Les discrètes – rêves de tortues marines

Littérature Les discrètes rêves de tortues marines ©Bénédicte Martin Il y a des livres dont le titre vous interpelle tout de suite, et parfois parce qu’il est à contre-courant du monde, intempestif. Alors que nous changeons de Premier ministre comme de chemise, alors que le clash et le buzz deviennent des modes de communication majeurs, voilà un livre étonnant : Les discrètes, rêves de tortues marines aux éditions Actes Sud, collection « Mondes Sauvages ». Quel contre-pied aux tensions qui parcourent nos sociétés ! Consacrer tout un récit, écrit patiemment pendant deux ans, à ces animaux, voilà une gageure et un projet prometteur, car ces tortues marines sont presque légendaires, et ce pour deux raisons : observables uniquement lorsqu’elles viennent pondre sur des plages précises, et parce que, comme tout le monde, on fond lorsqu’on voit les petits sortir de leurs œufs pour rejoindre les premières vagues. Capables de parcourir des milliers de kilomètres en traversant tous les océans de la planète, les tortues existent depuis 250 millions d’années ! Elles ont survécu à cinq extinctions de masse et au règne des dinosaures. Et pourtant, longtemps la science n’eut que peu de connaissances vérifiées sur elles. Leurs métabolismes et leurs besoins, leur sens de l’orientation et leurs choix de plages pour leurs pontes sont des questions auxquelles les scientifiques n’ont toujours pas répondu. Certes aujourd’hui, grâce aux balises Argos et aux caméras posées sur leur dos, on peut les suivre pendant leurs apnées qui peuvent durer 10 heures, jusqu’à plus de 1 200 m de profondeur, mais pour autant, on ne sait pas tout, loin de là, sur les raisons qui les animent dans leurs grandes migrations. C’est un livre agréable aussi, car il nous fait voyager à travers le monde entier, du Costa Rica au Japon, d’Halifax aux Caraïbes C’est un livre agréable aussi, car il nous fait voyager à travers le monde entier, du Costa Rica au Japon, d’Halifax aux Caraïbes avec les tortues luth, que l’on retrouve aux confins de l’océan Indien et du Pacifique dans les îles Kei en Indonésie, ou bien en mer Méditerranée. Nous plongeons avec David Grémillet, ce spécialiste qui parcourt le monde, mais pas uniquement pour son plaisir. Ce livre est aussi un livre d’alerte, un livre d’engagement : dans de nombreux endroits, les populations sont en danger, à cause de la surpêche et du désintérêt pour les tortues. Mais alors qu’on pourrait s’attendre à un pamphlet contre l’inhumanité de nos congénères (ce que cet ouvrage est en partie), nous pouvons aussi y lire un message positif : il existe partout dans le monde un militantisme pour sauver les tortues, en changeant les pratiques et les traditions, en éveillant l’attention de chacun sur les dangers qui guettent de plus en plus les tortues. La silencieuse Greta, tortue hémiplégique à la suite d’accidents avec les filets de pêche, est soignée en Sicile. Halifax, sur la côte canadienne, voit les scientifiques travailler avec les pêcheurs pour compter les populations et les filmer. Les anciens harponneurs indonésiens retrouvent leur respect pour ces animaux qui peuplaient leurs grands mythes fondateurs. Ce livre est donc un livre d’espoir : avec de l’éducation, de l’information, du partage, les êtres humains sont capables d’autre chose que la simple consommation/destruction. Nous pouvons constater que WWF n’est pas uniquement une ONG dominée par les polémiques, mais qu’au quotidien ses membres se soucient du milieu naturel et de ses habitants. C’est beau de voir ces individus consacrer leur vie à l’étude de ces ovipares primitifs au lieu de faire la guerre, presque prêts à sacrifier leur intégrité physique pour protéger des tortues. Il ne s’agit pas d’un combat pour des territoires, considérant que faire couler le sang est moins important que gagner des dollars. Non, les personnages que vous allez rencontrer dans cet ouvrage, et dont l’auteur a le talent d’en dresser un portrait sensible, sont des pacifistes qui utilisent leur intelligence pour permettre au monde vivant une nouvelle alliance, là où les êtres humains deviendraient les protecteurs de la biodiversité. Certes, certains diront – et il me semble avoir lu cela dans le livre – que ce n’est qu’une goutte dans l’océan, mais sauver un seul individu devient parfois vital pour toute une espèce. Lire ce livre est donc aussi un acte militant. Militez pour la survie des tortues marines ! Car beaucoup de grands mythes de l’humanité donnent à cet animal un rôle central : la tortue-monde qui soutient notre planète et parcourt la Voie lactée à grands coups de nageoires avec quatre éléphants sur son dos. Oh certes, ce n’est qu’une légende. Ces récits antédiluviens ne devraient pas nous intéresser, mais depuis Platon, nous savons qu’il n’en est rien : le mythe a autant de significations que le discours rationnel, surtout quand il semble universel, présent chez les Mayas, les Indonésiens ou les hindous. Il nous dit quelque chose de notre rapport au monde vivant, à cette nouvelle alliance, comme ce nom de la collection d’Actes Sud, mais aussi incontestablement le symbole d’une urgence que plus personne ne conteste. N’hésitez donc pas un instant : lisez ce bel ouvrage, et vous serez peut-être un peu plus en connexion avec le monde naturel. 272 pagesÉditeur : Actes SudParution : septembre 2025ISBN : 978 233 020 9520 Christophe Gallique No posts found!
La forteresse des âmes mortes

Littérature La forteresse des âmes mortes ©Franklin Clark Magnuson Il y a des grands conflits dans l’histoire de l’humanité dont on ne se défait pas si souvent : le conflit entre la science et la croyance, le conflit entre les hommes et la nature, le conflit entre les traditions et la modernité. Ces conflits sont souvent insolubles mais ils donnent des récits forts, poignants et souvent universels. Ce sont ces conflits que Sandrine Chenivesse nous propose dans son récit, La forteresse des âmes mortes. Jeune ethnologue de 25 ans en 1990, elle part en Chine à la rencontre des rites taoïstes funéraires. Si vous êtes amateur de voyage à la fois dangereux et spirituels, ce livre est pour vous : on y découvre une Chine encore traumatisée par la Révolution culturelle des années soixante – et la répression sanglante qui s’en suivit, mais une Chine des campagnes qui semble ne pas avoir bougée depuis la chute du dernier Empereur. Sandrine Chenivesse découvre, sous une structure politique immobile et étouffante – celle du Parti communiste – une société elle aussi rigide mais patiente en attendant de retrouver le droit de célébrer ses rites religieux millénaires. Sandrine Chenivesse s’intéresse notamment à une petite bourgade que vous ne pourrez jamais visiter par vous-même, car elle fut inondée à la suite de la construction du plus grand barrage du monde, celui des Trois-Gorges. Mais il y a trente ans c’était un lieu de pèlerinages important, avec une montagne sacrée, le mont Fengdu. Si vous voulez vous initier au taoïsme, suivre les maîtres du Dao dans leurs rites funéraires, goûter l’ambiance qui règne dans un temple aux règles si différentes des nôtres, plongez-vous dans ce livre dense mais remarquablement écrit. Vous voyagerez loin, et peut-être comme l’autrice, ce sera un voyage intérieur. Sandrine Chenivesse réussit grâce à des descriptions précises et vivantes, à nous initier à quelques pratiques. Mais ce qui nous frappe c’est le fait qu’au-delà de l’abîme entre cette Chine si lointaine et nous, il y a des ponts étonnants. Certes vous allez être frappés par certains épisodes, comme ce qui arrive à ce voleur d’appareil photo dans un train, ou le mutisme glaçant de tous les habitants d’un village lorsqu’ils voient pour la première fois une Européenne. Mais très vite on sent également que la tradition chinoise répond aux mêmes angoisses que celle de l’Occident : se protéger d’une nature parfois meurtrière et capricieuse, prendre soin de nos morts et des familles endeuillées, résister à la violence d’une centralisation politique excessive. Et si le taoïsme est un mouvement religieux très éloigné de notre monothéisme, parfois réellement difficile à comprendre, Sandrine Chenivesse réussit grâce à des descriptions précises et vivantes, à nous initier à quelques pratiques. Vous serez proche d’elle lorsqu’elle accompagne maître Qiu pour suivre des funérailles dans la montagne et que, assise dans le Temple du Dragon noir, elle contemple une représentation des dix tribunaux des Enfers, rappelant étrangement celui de Dante. Vous tremblerez avec elle lorsqu’elle contera sa visite en rêve du Temple des Neuf Pythons. Et vous serez surpris qu’il y ait une forme de continuité entre les activités d’exorcisme en Chine, et celles qui peuvent encore se pratiquer dans certaines de nos campagnes. Tout est à la fois proche et lointain. En prime, une petite enquête presque policière : qu’est-il arrivé à Sandrine Chenivesse en août 1991 lorsque des villageois peu sympathiques la poussèrent dans une salle obscure, à côté d’un corps qui était incinéré ? Elle perdit connaissance et une fièvre la poursuivit pendant de longs mois après, sentant une présence… Il y a dans ce livre comme un écho au mythe du voyage en Enfer d’Orphée, mais la fin n’est pas la même. Sandrine Chenivesse écrit ce récit 35 ans après les faits. La Chine d’aujourd’hui est beaucoup plus moderne, du moins par l’image qu’elle nous renvoie. Le Parti communiste a abandonné ses illusions socialistes depuis longtemps ; le barrage des Trois-Gorges a modifié la relation des habitants avec le troisième plus long fleuve du monde, Le Yangsi (ou Yangtsé). Et pourtant ! On sent que les pratiques taoïstes n’ont pas disparu. Elles sont là, au carrefour avec le bouddhisme et le chamanisme. Si vous êtes fascinés par la sagesse orientale, ce livre sera pour vous un formidable voyage, bien plus fertile que ceux qui sont organisés sur place pour les touristes. Rencontre avec Sandrine Chenivesse le mercredi 18 juin à 18h30 par la librairie un point un trait 480 pagesÉditeur : Actes SudParution : octobre 2024ISBN : 978 233 019 7735 Christophe Gallique No posts found!
Le grand épuisement / Justice climatique

Littérature Le grand épuisement Justice climatique Quel rôle peut-on jouer dans une catastrophe annoncée, celle du dérèglement climatique connu depuis 1990 ? Sans doute toutes les formes de message ont-elles été utilisées, depuis le film pessimiste ou optimiste (comme le doc « Demain » par Cyril Dion et Mélanie Laurent en 2015), jusqu’aux actions de désobéissances des jeunes générations qui refusent d’être complices. Mais cela semble si peu face au brouhaha et à la fureur des climato-sceptiques, dont le plus connu d’entre eux vient de revenir à la Maison-Blanche. Nelly Pons est une jeune femme dynamique, intelligente et sans doute qu’elle se sentit fort à l’aise dans son époque. Jusqu’à ce qu’elle soit touchée par un épuisement total, physique et psychologique – ce que nous appelons burn-out. Et la voilà aux prises avec une descente en enfer qui durera deux ans et qui l’exclura du monde du travail. Reconnaissance d’une incapacité de travail par une administration qui est censée prendre soin de ses usagers, mais qui est une véritable violence pour les individus. Quel est le rapport avec le réchauffement climatique et l’épuisement du vivant ? Rien, me direz-vous, sauf un pont, une petite mise en parallèle qui va combattre un sentiment d’isolement face à ses contemporains : “la nature est épuisée tout comme moi“. Certes ce livre n’est pas scientifique. Son écriture et sa mise en page ne recherchent pas la démonstration rationnelle. Elles sont travaillées pour raconter, partager l’intimité d’une souffrance, sans larmoiement. À la première lecture je me demandai : pourquoi et comment faire un parallèle entre la souffrance d’une personne et l’effondrement de la biodiversité ? Comparaison ne fait pas raison, dit l’adage. Mais qu’importe me répondrait l’autrice ! Son livre est juste là pour poser un vécu, des définitions (c’est toujours très instructif de se mettre d’accord sur le sens des mots) et à chacun de faire ce qu’il en désire. La lecture est rapide mais c’est ce qui la rend salvatrice : notre esprit est maintenu en haleine, balayant l’argument qu’on n’a pas le temps. Le temps est un trésor de plus en plus rare, vaut mieux ne pas le gâcher. Le second ouvrage – vous pouvez les lire l’un après l’autre – est aussi un témoignage , mais d’un autre point de vue : celui d’un professionnel de l’environnement. Un avocat spécialiste du droit de l’environnement depuis vingt-cinq ans. Et son livre parle d’un autre aspect, sans doute aussi fréquent que l’épuisement : la dissonance ! Longtemps, même s’il défendait les droits de la nature, il voyagea et profita de tout ce que le monde moderne lui offrait. Il faisait partie de ce qu’on appelle les privilégiés. Mais il n’avait pas mauvaise conscience, puisqu’il participait à la solution ! Sauf que ça ne peut pas être le cas : le droit, tout comme les nouvelles technologies n’apporteront jamais les moyens de nous prémunir du réchauffement climatique, sauf à précipiter d’autres catastrophes ! La lecture est rapide mais c’est ce qui la rend salvatrice : notre esprit est maintenu en haleine, balayant l’argument qu’on n’a pas le temps Ce livre est donc une réflexion sur la responsabilité individuelle ; que fais-je pour changer mes comportements, moi qui suis en pleine santé, dans une partie du monde qui ne souffre pas tant des modifications du climat ? Ai-je le droit d’avoir les bonnes idées et les réserver aux autres, à mes enfants ou mes cousins des antipodes ? Bien entendu la réponse est non ! Mais que faire dès lors ? C’est amusant sans être amusant. L’auteur, Sébastien Mabile, est un juriste. Son rôle et son livre passent par une collecte des faits. L’homme est sérieux et construit sa démonstration. Il évoque même la philosophie et un des premiers grands penseurs à avoir réfléchi à la question écologique, Hans Jonas avec Le Principe de responsabilité en 1979. Le philosophe allemand expliquait dès ce moment qu’un des plus grands ennemis de la cause sera toujours l’égoïsme humain : je peux très bien vouloir rationnellement ne pas me sacrifier pour les générations futures et préférer que ma vie soit un immense feu d’artifice (que tout explose ! Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ! disait un autre adage – décidément, le prêt-à-penser est très pratique). Face à cela, Sébastien Mabile se raconte mais pas seulement. Il explique comment il est sorti de cette fameuse dissonance, c’est-à-dire le décalage entre ce que je sais, ce que je pense, et la réalité de mes comportements, pour s’installer loin de Paris, en Camargue, l’un des lieux les plus exposés à la montée des mers ! Mais à un certain moment il faut savoir être contemplatif de la beauté du monde, pour en être un meilleur défenseur. Car il y a un peu de Marx en Sébastien Mabile. Certes vous pouvez vous en douter juste en lisant le sous-titre : Pour une nouvelle lutte des classes ; mais aussi parce que Marx était un homme engagé dans l’action et c’est ce qu’il soulignait avec la très célèbre onzième thèse sur Feuerbach : “Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer.” Lançons-nous dans l’aventure ! 112 pagesÉditeur : Actes SudParution : février 2025ISBN : 978 233 009 6335 Voilà donc deux ouvrages très différents et que pourtant vous pouvez lire de manière croisée. La diversité a toujours été une richesse. Le témoignage, la plus sûre des mémoires. Lisez et gardez ces livres, car ensuite ils (qui seront ces « ils »?) ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas. Rencontre avec Nelly Pons et Sébastien Mabilele vendredi 7 mars à 18h30 par la librairie un point un trait 160 pagesÉditeur : Actes SudParution : février 2025ISBN : 978 233 019 7728 Christophe Gallique
Il y a des territoires qui meurent d’être tus

Littérature Il y a des territoires qui meurent d’être tus Certains livres peuvent vous prendre par surprise : pas réellement envie de les ouvrir, on vous les propose à la lecture sans que le thème ne vous séduise, et ô surprise !, ils se laissent lire et vous découvrez une réalité que vous ne soupçonniez pas. Telle fut ma rencontre avec le livre de Claire Dutrait, Vivre en arsenic, écopoétique d’une vallée empoisonnée (éditions Actes Sud, Voix de la Terre) : C le Mag me demande de le lire et j’en ressors chamboulé. Vivre en arsenic, c’est l’histoire d’une vallée près de Carcassonne, vallée de l’Orbiel où pendant plus d’un siècle, une mine d’or et autres métaux fut exploitée. Et désormais la vallée, la rivière, les végétaux, les animaux, les êtres humains sont empoisonnés à l’arsenic, utilisé pour séparer l’or des autres minerais (5 ou 6 g pour une tonne de minerais et cela suffisait pour que ce soit rentable !). Une histoire presque banale de pollution industrielle au XXe siècle, comme il y en a tant en France et de par le monde. On pourrait se dire “Et alors ? Nous le savons que notre planète est empoissonnée, que certains d’entre nous auront un cancer. Et alors ? Que pouvons-nous y faire ?” car il y a dans tout livre d’écologie ce risque, celui de provoquer un fatalisme sur lequel on jette notre mouchoir pour trouver ailleurs des divertissements. Claire Dutrait y apporte un regard en assumant de mêler des données objectives, des témoignages des différents acteurs (responsables politiques, anciens mineurs, simples habitants), mais aussi son ressenti et son regard sensibilisé par la mort de sa mère quelques semaines auparavant. Un étrange mélange qui aurait pu donner un fouillis sans nom, mais qui trouve son équilibre. La lecture est agréable, ce qui est paradoxal, antinomique pour parler d’une catastrophe naturelle avec son lot de drames. J’en suis ressorti chamboulé car j’ai pu faire deux liens accrochés à ma mémoire J’en suis ressorti chamboulé car j’ai pu faire deux liens accrochés à ma mémoire : tout d’abord la lecture de La Supplication de Svetlana Alexandrovna Alexievitch (prix Nobel de littérature), où elle recueille les témoignages des survivants de Tchernobyl. Pourquoi ce livre a-t-il eu autant de “succès” (terme à la limite du mauvais goût lorsqu’on mesure les horreurs vécues et décrites) au point d’être adapté en série sur une plateforme numérique ? Je crois que c’est parce que nous avons tous peur des nuages radioactifs. Ils peuvent nous atteindre, même si l’explosion nucléaire a lieu à des centaines de kilomètres. Là, avec une pollution à l’arsenic, je suis tranquille. Il suffit que je n’aille pas me baigner dans cette vallée. L’indifférence est en marche, et ce livre nous permet de la combattre. Le deuxième souvenir, c’est lorsqu’une amie américaine me dit que le problème avec les gaz de schiste aux USA, c’est que la plupart des Américains s’en moquent car le pays est immense. Seules les retombées financières comptent. Or pour la fracturation hydraulique des gaz de schiste, il faut de l’arsenic. Le peuple américain est fier car sa consommation de pétrole n’est plus dépendante des pays de l’OPEP mais il se prépare des lendemains qui pleurent. Claire Dutrait fait le lien dans son ouvrage. Et je me souviens que l’Hérault a une réserve de ces gaz dans son sous-sol. Le combat contre l’indifférence fonctionne un peu mieux. Ce livre est celui d’une obsession, celle des restes, les déchets après avoir exploité les minerais rentables. Que faire des déchets ? Cette question n’apparaît pas si souvent dans les préoccupations politiques et les discours écologiques. Wall-E. est pourtant en passe de devenir un film d’anticipation, et non plus un dessin animé qui charme par la poésie d’un petit robot nettoyeur. Poésie ? Mais Claire Dutrait justement nous surprend également par son écriture ! Il s’agit d’“écopoétique”, un genre que je ne connaissais pas et qui demande un vrai travail d’écriture. Je vous laisse le découvrir, et laissez-vous du temps. Au début vous trouverez cela étrange qu’au milieu d’un récit se trouve l’histoire d’une petite fille, Berthe. La digression sur “le reste dans une division” arrive comme un cheveu sur la soupe – du moins le croit-on –, mais tout prend du sens au fur et à mesure, et l’on se surprend à être comme un fantôme, un esprit qui aurait accompagné Claire Dutrait dans ses recherches. Un esprit capable de lire dans ses pensées, de saisir ses sentiments lorsqu’elle serre la main d’ingénieurs chargés de surveiller la pollution. Un esprit qui la suit lorsqu’elle boit un café avec un ancien mineur. Très vite, ce mode d’écriture fait que vous ne lisez pas simplement ; vous vivez une étonnante expérience. Essai : 240 pagesÉditeur : Actes SudParution : avril 2024ISBN : 978 233 019 0330 Voilà donc un livre qui n’est pas austère, bien qu’il traite d’un sujet grave. Une écriture qui fourmille d’inventions et un récit qui n’est pas linéaire. Une assez belle réussite. Bien entendu qui peut laisser mal à l’aise. Car il n’est pas simpliste. Il est sans concessions pour qui que ce soit : l’État français, les riches investisseurs étrangers à la recherche de plus-values faciles et les mineurs qui défendent la mémoire de leur travail, mais aussi l’autrice elle-même, qui y confesse que ses convictions politiques de gauche se révèlent insuffisantes. Il faut reconnaître que l’histoire industrielle de notre pays n’est pas juste le combat entre les méchants patrons et les gentilles victimes. Le rôle de la gauche au pouvoir n’y changea rien, et pendant que l’autrice assistait à un festival de philosophie à Lagrasse, dans la vallée juste à côté, celle de l’Orbieu, les mineurs travaillaient pour nous permettre de vivre dans un pays riche, qui répondait à nos désirs. Ce livre est aussi une petite analyse de notre sentiment de culpabilité : qu’ai-je fait pour empêcher cela, mis à part avoir de belles idées, moi qui eus le privilège de ne pas vivre ni de travailler dans une vallée polluée ? C’est aussi cette question que nous pose le livre. Laissez-vous donc surprendre avec ce
Réchauffement des esprits

Étude de Texte Réchauffement des esprits Nouvelle lecture : cette fois-ci, Actes Sud nous propose de quitter le domaine de dame Nature pour une étude plus ancrée sur la critique du monde actuel. Démarrons Réchauffement des esprits, de Pascale Thumerelle. Le sous-titre lève toute ambiguïté : La responsabilité sociétale des industries culturelles. J’avoue que le sujet me plaît : comme vous tous j’ai beaucoup d’idées, et sans doute de parti pris, sur l’emprise des “majors” sur notre culture. Professeur de littérature, j’ai un faible pour le livre, je l’avoue, mais je ne méconnais pas l’apport d’internet, de la musique en ligne, des informations dans ma vie culturelle. Et, partagé entre une consommation parfois boulimique et une crainte des dangers réels ou imagés de cette hypertrophie d’offre culturelle, j’apprécie qu’on m’aide un peu à y voir plus clair. Clair, c’est la première épithète qui me vient pour parler de ce livre. Il est divisé en trois parties distinctes et complémentaires. La première partie est un constat partagé : l’emprise des entreprises culturelles est prégnante, elle pose des questions morales et éthiques, et semble mettre en péril certains points culturels que l’autrice qualifie à juste titre de biens communs. La deuxième montre les avancées, à la fois nécessaires et insuffisantes, que les entreprises mettent en place face à notre questionnement. La fin se penche sur des solutions possibles, notamment dans le domaine étatique et législatif, et amorce des pistes futures pour améliorer certains défauts. Voilà pour la progression du livre, centré donc sur le monde de l’entreprise culturelle. Dès le titre, l’autrice construit un parallèle qui semble évident. Le réchauffement climatique, tout d’abord décrié ou ignoré, a fini par imposer au monde entrepreneurial des contraintes. Aucune compagnie ne peut perdurer sans afficher ses actions pour l’environnement et son bilan carbone par exemple. L’autrice pense que l’urgence est la même au niveau culturel. Et l’idée d’imposer aux acteurs économiques une obligation de “rendre des comptes” de leur action commence à faire son chemin. Pascale Thumerelle sait de quoi elle parle. Son parcours professionnel est axé sur ce thème. Longtemps responsable chez Vivendi à l’époque où l’entreprise était présente dans tous les pans de la culture, elle s’est spécialisée dans la responsabilité sociétale des entreprises culturelles et est devenue une des expertes dans ce domaine. Avec la triple casquette de cadre dirigeante, de chercheuse et d’enseignante, elle maîtrise les nombreuses facettes de ces questions. Les aborder sous l’analogie avec l’urgence climatique permet de prendre en compte l’urgence du débat, mais aussi la similitude des leviers d’actions possibles. La première partie revient sur des constats que nous partageons tous, ou du moins laissez-moi l’espérer : formatage des esprits, image avilissante des femmes, emprise sur les enfants ou les adolescents… Tous ces points que nous traitons parfois sous l’angle du café du commerce, avec nos convictions bien accrochées mais peu étayées. Ici, la lecture est précise, voire austère : des chiffres, des dates, des faits et des citations référencées. La place de l’industrie culturelle est analysée en fonction de sa valeur marchande, et l’on comprend vite sa puissance : elle “pèse” plus que l’industrie pharmaceutique ou les communications. C’est un des principaux employeurs mondiaux, qui représente plus de 3 % du PIB de la planète. Les domaines sont vastes : édition, information, loisirs, musique, films, production télévisuelle, jeux (vidéo notamment, mais pas seulement), réseaux sociaux, etc. Toutes ces activités créatives impactent notre vie, notre perception du monde et notre façon de penser. Et l’impact peut être nocif, voire destructeur. Nous avons tous en tête une liste de méfaits possibles que ce livre documente. L’autrice argumente sur les plus criants : pédopornographie ou incitation à la haine raciale par exemple, et nous pousse à la réflexion sur bien d’autres sujets aussi prégnants : disparition de la diversité des langues, formatage musical, accès inégal aux ressources d’information… Le bilan est sévère, consternant, mais juste. L’abondance de données, de faits, rend la lecture ardue, mais l’ensemble offre une vue panoramique des nuisances de cette industrie. Le sujet me plaît, les données sont précises et étayées, l’approche est logique, mais le goût final est quelque peu mal épicé Poser ce constat désabusé n’est pas le but de l’autrice. Ces données servent à l’analyse du problème et à la recherche de solutions. Et la deuxième partie, qui traite la responsabilité sociétale des entreprises, m’a moins convaincu. Pascale Thumerelle voit le problème de l’intérieur : elle est l’une des créatrices, en tout cas l’une des expertes, de l’étude de la responsabilité sociétale d’entreprise, et défend l’intérêt de ce système. Toute compagnie doit présenter chaque année un bilan évalué et chiffré de son empreinte écologique. Il en est de même, et cet outil est à mettre en avant, de sa responsabilité sur l’impact sociétal, en matière de développement social, de respect des droits humains. Cet outil, présent depuis le début des années 2000, est peu mis en valeur : à la fois technique d’analyse des faits antérieurs et approche prospective, il permet à toute entreprise, et à plus forte raison aux entreprises culturelles, d’exposer leurs actions aux différentes parties : État, ONG, public… L’autrice explique donc le fonctionnement de ce bilan et milite pour son utilisation plus poussée. Et c’est là où je ne cautionne plus son argumentation ; penser résoudre les problèmes posés en espérant une solution interne aux entreprises me semble hasardeux, et même contre-productif. Le parallèle avec le réchauffement climatique est encore une fois parlant : si certains considèrent que les multinationales sont parties prenantes de l’amélioration écologique, d’autres indécrottables comme moi voient plutôt cela comme de la poudre aux yeux. On retrouve la même approche dans la troisième partie : l’autrice développe les mécanismes de pression et de surveillance étatiques, voire supra-étatiques, qui poussent les entreprises à plus de “mieux pensant” culturel. Ces systèmes sont nécessaires, c’est évident. Ils sont insuffisants et perfectibles : Pascale Thumerelle est la première à le prouver. Et les mettre en valeur aux yeux du grand public ne peut être que bénéfique. Et la même image vient à l’esprit : les COP21 et autres sont-elles indispensables, ou se réduisent-elles à des grands-messes pompeuses
20 000 Ans ou la grande histoire de la nature

Étude de Texte 20 000 ANS ou la grande histoire de la nature Après “Sangliers, géographies d’un animal politique”, continuons notre exploration de la collection Mondes sauvages, d’Actes Sud, qui ambitionne de modifier notre interprétation des rapports entre l’homme et la nature. J’avoue que je me prends au jeu : découvrir des domaines littéraires peu familiers, et en ressortir intéressé. L’œuvre a un titre parlant : 20 000 Ans. Un sous-titre plus explicite, “ou la grande histoire de la nature”. Un lecteur repense vite à ses premières découvertes, à “20 000 lieues sous les mers”, de Jules Verne. Ici le plongeon n’est pas vers les fonds marins, mais vers l’abîme du temps. Et quel plongeon ! On revisite en 200 pages l’histoire écologique de la France, des glaciations à nos jours. Et le temps défile, au gré des chapitres du livre : les glaciations et leurs fins, l’évolution de la forêt, des rivières, puis des mers… le dernier chapitre s’intéresse aux changements apportés par l’Homme depuis le néolithique. Cela replace l’écologie dans une dimension temporelle que nous avons peu l’habitude de concevoir. Si l’empreinte de l’homme a façonné notre environnement, et l’auteur montre son impact souvent désastreux, la réflexion sur les durées décrites nous permet de voir la nature en perpétuelle évolution. Tout autant que l’homme, on apprend que le loup, le castor, ou la biologie du hêtre ont permis des évolutions importantes des milieux naturels. Rien de plus erroné que de dire que la nature a horreur du changement : c’est cela même qui crée la vitalité de la biodiversité. En quelques lignes, j’ai essayé de vous poser le thème du livre. Un livre scientifique intéressant pour les adeptes de l’écologie, pensez-vous. Mais celui-ci a une approche plus originale. Si je ne vous fais comprendre que cela, je peux arrêter là mes essais de chronique. En effet, des livres scientifiques, aux sujets intéressants et qui nous font réfléchir, il y en a des centaines, tous très pertinents. L’œuvre de Stéphane Durand fait partie du lot. Mais celui-là, je l’ai aimé. On peut, et c’est le plus de la littérature, apprécier non seulement les connaissances, mais la manière de les présenter. Toute histoire est très plate sans l’art du conteur. Et pendant quelques heures, j’ai été véritablement porté par le récit. Les savoirs avancés tout d’abord. À chaque partie, dans chaque sous-chapitre, l’air de rien, une petite anecdote, une remarque, vous plonge dans une vision nouvelle et un abîme de réflexion. Saviez-vous que l’évolution de l’homme préhistorique et celle du chien semblent concomitantes et complémentaires ? Que les castors ont favorisé des espaces propices aux grands herbivores ? Que Louis XV, de passage à Marseille, pêchait les thons au trident dans le vieux port, tellement ils étaient nombreux ? Et tout cela est amené sur un ton léger, dans le courant de la narration, comme si nous évoquions la dernière rencontre sur le marché de Lodève. Il faut regarder l’abondance de notes, qui renvoient à de nombreuses publications, pour se rendre compte de l’érudition quasi encyclopédique de l’auteur. Tous les sujets ayant un rapport à l’évolution de la nature lui semblent familiers : biologie (paléobiologie, agroforesterie, écologie moléculaire et j’en passe…), chimie, géologie, mais aussi sociologie, économie, littérature, histoire comparée ou management… et ils sont mis à contribution d’une manière très fluide : nous comprenons tout ce qui est écrit ! On se sent plus savant, mis dans la causerie au niveau de l’auteur. Cette impression de familiarité, qui nous valorise (sans doute excessivement, vu notre niveau…) permet d’appréhender ce que nous découvrons sans crainte. Je trouve ce tour de force d’écriture très réussi. Pour un livre de vulgarisation, il évite les deux écueils extrêmes. Il n’emploie ni un ton pontifiant et supérieur, ni une simplification facile qui déforme les idées. Stéphane Durand nous instruit sans s’imposer aucunement. C’est la première raison qui fait l’attrait de cette écriture. ce qui touche le prof au fond de moi, la qualité particulière de son écriture : la création d’un véritable récit qui “fait vivre” La deuxième est la narration elle-même. Stéphane Durand est un conteur, un grand. Quand on lit, on écoute (on l’entend vraiment, je vous l’assure) la voix qui relate, qui donne des inflexions au récit, qui temporise… En lisant sa biographie, j’apprends qu’il est biologiste, naturaliste, auteur… Mais, et c’est marquant, “auteur de documentaires et conseiller scientifique des aventures cinématographiques de Jacques Perrin depuis 1997”. Dans la tête les films défilent “Le Peuple migrateur, Océans…” et c’est tout à fait ça. Vous entendez dans ces films la voix off qui vous parle des baleines pendant que les images défilent ? Eh bien, dans le livre c’est la même chose. Je ne sais pas comment il fait, mais les grands paysages glaciaires, ou les forêts profondes, défilent dans votre tête en image de fond pendant qu’il explique, commente, nous charme… Croyez-moi, je n’exagère que peu : comme quand j’étais petit, j’ai vu les décors du château pendant qu’on me racontait Blanche-Neige. Mais là, la terre et ses changements constituaient le décor. Stéphane Durand a beaucoup appris du cinéma. Mais, adapter cette technique à l’écrit scientifique me laisse admiratif. Bon, vous l’avez compris, ce livre m’a séduit par son sujet écologique ; facile, j’y suis sensible. Ensuite il m’a plu, de manière plus personnelle pour deux raisons. Sa précision scientifique, la profondeur et la nouveauté des thèmes abordés, et le fait de nous les rendre compréhensibles sans simplification ni condescendance. Et, ce qui touche le prof au fond de moi, la qualité particulière de son écriture : la création d’un véritable récit qui “fait vivre” l’histoire biologique de notre monde sous nos yeux émerveillés. Il reste un troisième thème, hors de la science et de l’écrit, qui ajoute encore du sel à l’œuvre, sa vision du monde. Je qualifierai volontiers ce livre de positif. Ce n’est pas qu’il nie les problèmes écologiques, ni la nuisance humaine. Le dernier chapitre, la grande régression, le proclame jusque dans son titre. C’est le fait de présenter une vision plus distanciée, plus relative vu son rapport au temps. Depuis 20 000 ans homme et nature “cohabitent”, et c’est vraiment l’histoire de cette interaction qui est
Sangliers, géographies d’un animal politique

Étude de Texte Sangliers, géographies d’un animal politique Trop chaud pour sortir, trop chaud pour travailler, trop chaud même pour la sieste… Que faire ? Ma fille m’a passé un livre au drôle de titre “Sangliers, géographies d’un animal politique” de Raphaël Mathevet et Roméo Bondon. Qu’est-ce que ça peut vouloir signifier ? Allez, je chausse mes lunettes de prof “sévère mais juste” et l’on va bien voir ce que ces petits jeunes ont inventé sur le sujet.La collection “Mondes Sauvages” d’Actes-Sud ambitionne de renouveler le regard sur la nature et permettre une nouvelle approche des relations avec le vivant. En ce sens, l’ouvrage proposé est en complet accord avec les attendus de cet éditeur. En effet, le sujet est agréablement dépaysant, tant par la forme que sur le fond.L’aspect général est simple et nous oblige à nous remettre en question. Pour nous, le sanglier n’est pas un animal comme les autres : il est gibier. Contrairement à la majorité des représentations actuelles du vivant, le mot sanglier évoque le triptyque chasse, nuisible, régulation.Les auteurs nous démontrent de manière très claire cette réduction de l’animal à une seule composante. Le texte est à la fois très détaillé et précis, révélant une étude de terrain sérieuse et pointue ; mais le ton reste léger, parfois ironique. Qu’on ne s’y trompe pas, sur un tel sujet, les moqueries à l’emporte-pièce sont faciles, mais l’écriture évite les platitudes et les remarques sont souvent emphatiques, permettant des points de vue différents. Même le sanglier a la parole : entre les chapitres, des textes très sensitifs essaient de nous montrer l’environnement perçu par l’animal. La forme est donc à la fois facile et documentée, et les changements d’écriture et de ton rendent la lecture aisée. Quant aux idées exposées, chaque chapitre fait le point sur un angle particulier. L’idée première est le lien omniprésent entre l’animal et la chasse : le terme cynégétique est peut-être le mot le plus utilisé dans cette œuvre. Et l’approche est celle de géographes : quel est le lien évolutif entre l’animal, l’homme et le milieu ? Le fil conducteur est l’historique de la chasse au sanglier en France. Comment, en quelques décennies, le sanglier, gibier rare et sauvage, est-il devenu la principale chasse, avec des effectifs exponentiels qui demandent un effort de régulation de plus en plus volumineux ?L’histoire de la chasse au sanglier est expliquée, et si l’action des chasseurs et des fédérations est mise en avant, ce n’est pas seulement sur un ton accusateur. Les auteurs vont plus loin que le simple constat. C’est l’approche générale de la ruralité en France, sociale, culturelle et économique avec l’agriculture qui est convoquée pour mieux cerner le problème “sanglier” et cet animal se prête bien à ces multiples questions. Les autres, loups, ours, rapaces… ont plus d’affect dans la perception de leur cohabitation avec l’humain. Le sanglier, lui, permet d’aborder les interrogations de façon plus neutre : qu’est-ce qu’un animal sauvage et quelle est sa place ? Et le livre nous force à nous interroger sur la définition d’un animal nuisible en raison de sa prolifération et des dégâts occasionnés. Mais aussi sur la cohabitation nature/activités humaines et sur la vision que l’on a de la gestion des espaces naturels et l’idée complexe de préservation et de régulation… Ce petit ouvrage […] arrive à nous intéresser à une question sur laquelle nous avons tous des a priori très schématiques Les réflexions s’enchaînent et les principaux points de cohabitation (et de friction) avec l’humain sont abordés. La chasse et le droit de propriété, la gestion de la faune, les problèmes sanitaires avec la peste porcine, l’indemnisation des dommages… et si le titre souligne que le sanglier est un animal politique, c’est bien là l’angle d’étude des deux chercheurs. La gestion du problème sanglier met en synergie, mais également en conflit, deux autorités aux buts parfois convergents mais le plus souvent divergents. Il s’agit de l’État et des fédérations de chasse. Des entités qui ont le même objectif, contrôler les sangliers, mais n’ont pas les mêmes visées sur la question. La forme instructive du texte n’est pas de caricaturer les rapports de force. L’analyse historique du problème montre bien les ambivalences des deux parties, et l’État français et ses représentants ont parfois tendance à se dédouaner des questions embarrassantes en les externalisant sur les chasseurs… Cette œuvre définit donc le sanglier comme un problème aux multiples facettes. Elle nous fait comprendre que le problème existe et qu’il sort du cadre caricatural du débat chasseur/non-chasseur. Elle n’apporte pas de solution miracle. Mais, au fil des chapitres, les différentes approches et le récit de nombreuses situations concrètes permettent d’imaginer des suites au “problème sanglier”. La réponse repose sur la chasse, mais en partie seulement. Si une politique globale de la gestion des espaces ruraux n’est pas mieux définie, il est illusoire de penser que la “régulation” cynégétique fournira une réponse efficace. Si l’on devait mettre un bémol à ce travail, ce serait de ne pas avoir encore agrandi le cercle des questionnements. Une point de vue biologique du sanglier permettrait de mieux appréhender sa vie et ses besoins. Une étude écologique nous faciliterait la connaissance de ses rapports avec le milieu naturel… Mais il fallait, pour éviter de se perdre, un cadre précis. Nos deux auteurs sont géographes, nous parlons donc de géographie, c’est-à-dire de l’intersection de l’image du monde et de son utilisation par l’homme. Ils le reconnaissent eux-mêmes : les études sur le sanglier ne sont pas si nombreuses. Hormis les chasseurs et l’État, ce sujet ne semble pas intéresser les chercheurs.Ce petit ouvrage a donc plusieurs cordes à son arc ; il arrive à nous intéresser à une question sur laquelle nous avons tous des a priori très schématiques ; il nous force à nous remettre en question en nous expliquant les différentes facettes du sujet ; il est à la fois sérieux et amusant, précis et léger. Il a le mérite de dire certaines vérités, loin des évidences, sans prendre un
