Faut-il continuer à mépriser Jul ?

PHILOSOPHIE Faut-il continuer à mépriser Jul ? Pendant quinze ans Jul fut le client parfait pour que je puisse le mépriser et ainsi montrer mon bon goût musical : enfant des quartiers nord de Marseille, parlant un français avec un vocabulaire assez pauvre et rempli de fautes, il chantait en auto-tune (c’est-à-dire qu’un ordinateur modifiait sa voix pour éviter d’entendre les fausses notes) sur une musique rap loin de mes valeurs auditives. Mes élèves, pendant ces quinze années, se sont moqués ouvertement de lui (tout en l’écoutant secrètement !). Tout allait bien. J’avais de bons points de repère : un lycéen faisait le signe de Jul avec ses deux mains et ponctuait ses phrases avec le fameux « wesh », je pouvais alors sans regret le classer dans la catégorie des mauvais élèves. Les choses étaient claires. Jul allait disparaître dans les limbes de l’industrie musicale, remplacé par un autre crétin commercial dans le cœur de nos adolescents. Oui mais voilà, cela ne s’est pas passé exactement comme ça. Jul, gamin loin des réseaux parisiens, a produit seul sa musique et au fil des albums il a construit un son reconnaissable entre tous. Peut-être pas le génie musical du siècle, mais on ne saurait dire si ses chansons vieilliront bien ou pas. Et surtout il a réussi un exploit qui a attiré mon attention : réunir cent mille personnes au stade de France, permettant à ceux qui aiment l’écouter de communier ensemble dans une immense fête. Maintenant les premiers fans sont des jeunes adultes et ils assument de plus en plus leurs goûts musicaux. Bien entendu Jul n’est pas le premier artiste à remplir un stade, loin de là, car l’ère de la culture de masse a débuté il y a soixante ans lorsque, au mois d’août 1965, The Beatles ont réuni à New-York des dizaines de milliers de jeunes qui n’entendaient rien mais qui savaient qu’ils ne regretteraient jamais d’être venus.  Spectacle de masse pour une société de masse, en opposition avec les élites qui regardent avec mépris ce qui leur apparaît comme une forme de décadence, elles qui estiment avoir le monopole du bon goût, alors qu’ils sont souvent les pires philistins. Philistin ? Qu’est-ce que ce terme ? Un peu de suspens la définition arrivera un peu plus tard.  Avant cela, présentons notre philosophe :  Hannah Arendt, philosophe d’origine allemande décédée en 1975, autrice majeure aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, utilisa ce concept dans un célèbre article, La Crise de la culture, écrit en 1961, où elle analyse l’évolution et la place de la culture dans nos sociétés modernes. 1961, la date ne peut pas être hasardeuse : le rock s’était développé pleinement avec des chanteurs comme Elvis, et une nouvelle cible de la société de consommation s’affirmait de plus en plus : la jeunesse ! Jeunesse qui allait devenir un véritable moteur de l’industrie de la musique et du cinéma. Du divertissement et du loisir en d’autres mots. Culture, masse, philistin, industrie, loisir, divertissement ? Cela nous fait beaucoup de termes bien différents les uns des autres, mais qu’on a du mal à distinguer clairement. Définissons donc tout cela, en suivant notre guide, Hannah Arendt.  Tout d’abord la philosophe distingue la culture de la création d’œuvre d’art. L’art est une réalité indépendante de toute considération sociale et politique. L’art vise la création d’œuvres esthétiques, belles ou laides – car on peut tout à fait concevoir la laideur comme une forme d’esthétique, et l’artiste est totalement indépendant des considérations et des attentes de la société dans laquelle il vit ; même si bien entendu il peut intervenir au cœur des préoccupations de ses contemporains, soit pour signifier un acte politique, soit pour soutenir le pouvoir en place, soit tout simplement pour divertir son public. Mais son œuvre d’art, elle, est une fin en soi, c’est-à-dire qu’elle n’a pas à justifier son existence par une quelconque utilité. L’œuvre d’art est une réalité qui se suffit à elle-même. Certes parfois elle peut avoir un retentissement extraordinaire dans la société, mais même si ce n’est pas le cas, même si elle indiffère les contemporains de l’artiste ou si elle crée un scandale lorsqu’elle est présentée au public, peu importe car ce n’est pas là que réside son essence. Les œuvres d’art ne participent pas aux principes vitaux, dans le sens où elles ne servent pas à nous nourrir, nous loger ou nous reproduire. Elles ne sont donc pas des créations humaines pour répondre à nos besoins. Les œuvres ont un caractère durable, parfois vieilles de plusieurs siècles et elles échappent à la consommation. Un simple objet est une chose alors que les œuvres d’art sont des réalités mondaines, explique Hannah Arendt, c’est-à-dire qu’elles ont surgi dans le monde et y persistent. Nous les rencontrons lorsque nous allons dans un musée, dans un cinéma ou une salle de spectacle, et ce même si notre vie n’en dépend pas. Les œuvres d’art, de tout temps, sont des créations humaines à part parmi tous les autres artefacts. Mais ce qui change aujourd’hui, c’est que nous vivons désormais dans une société de masse : auparavant elle était restreinte à quelques classes de la population, appelées élites et il était facile de se définir en dehors de la société : les prolétaires, les paysans, etc. étaient considérés comme en dehors de la société et à ce titre ils n’étaient pas tenus de suivre les diktats de cette société. Il se dégageait pour eux une forme d’exclusion mais aussi – conséquence paradoxale – une forme de liberté car on ne tenait pas compte d’eux. Aujourd’hui toutes les classes d’individus ont été intégrées à la société, ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Mais du coup l’individu n’appartient plus à une couche sociale en opposition avec le reste de la société. Il appartient à la société de masse. Seul l’artiste peut encore se construire contre la société. Et force est de reconnaître que c’est ce que fit Jul lors de ses premières années musicales : personne ne le soutenait, tout le monde le méprisait. Il a réussi à forger un style qui lui est propre, en transgressant toutes les règles, y compris celle de la

La psychologie de la foule

PHILOSOPHIE La Psychologie de la foule “Quant à flatter la foule, ô mon esprit, non pas, Ah! le peuple est en haut, mais la foule est en bas” — Victor Hugo, L’Année terrible, 1872 Cent ans après, les Jeux olympiques furent de retour en France et ils commencèrent par le périple de la flamme depuis Marseille dès le début du mois de mai 2024. Au-delà de l’autocongratulation des autorités qui ne virent aucun incident éclater au cours de cette pérégrination, il y a eu des voix pour s’interroger sur le bien-fondé d’une telle célébration. Des râleurs me direz-vous, des « peines-à-jouir » pour reprendre l’expression de la maire de Paris. Mais pas que. Il y eut aussi des associations pour se plaindre du comportement répréhensible et irrationnel des foules au passage de la flamme, avec des conséquences préjudiciables. Prenons l’exemple des célèbres calanques de Marseille : bijou fragile, tout un chacun sait le respect qu’il faut lui consacrer. Et pourtant des centaines de déchets restèrent après le passage, au grand désespoir des associations1. Pourquoi, lorsqu’on est au sein d’une foule, se comporte-t-on souvent de manière totalement irresponsable ? Pourquoi perd-on tous ses réflexes citoyens ? Pourquoi s’accorde-t-on des droits et des passe-droits qu’on condamne lorsqu’on est extérieur à cette foule ? La réponse est dans la question : une foule n’est pas un simple agrégat d’individus ; c’est aussi un monstre qui a sa propre vie, sa propre logique et ses propres lois du comportement. Être dans une foule, c’est donc ne plus exister en tant qu’individu mais faire partie d’un ensemble qui nous avale, qui digère notre singularité et qui recrache des pions au comportement collectif. Cela fait plusieurs siècles qu’on s’intéresse au concept de foule mais ce fut Gustave Le Bon, le premier qui écrivit un ouvrage de référence, avec sa Psychologie des foules en 1895. Voilà la définition de la foule qu’il proposa : « [c’est] une agglomération d’hommes [où] il se forme une âme collective, transitoire sans doute, mais présentant des caractères très nets : […] Évanouissement de la personnalité consciente […] contagion des sentiments et des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées, tels sont les principaux caractères de l’individu en foule. Il n’est plus lui-même, il est devenu un automate que sa volonté ne guide plus. » Nous avons donc là l’idée que la foule va submerger l’individu jusqu’à ce qu’il disparaisse. Dès lors, dominé par l’anonymat, l’individu est comme une cellule d’un corps vivant. Il y a une contagion des idées et des émotions, et ce d’autant plus vite et plus remarquable s’il y a un meneur/porte-parole identifié : tout le monde va penser dans le même sens, ou plutôt cesser de penser, au profit d’un mouvement collectif malsain. Ce que les individus ne se seraient pas permis de faire, la foule ose et use de sa force pour devenir outrageante, menaçante et dangereuse. Puis une fois que la foule s’est dispersée, cette inconscience provisoire disparaît. Mais auparavant c’est comme si, en tant qu’être rationnel, j’oubliais totalement ma liberté de pensée au profit d’une force collective qui me domine. Ce schéma semble si proche de la réalité : que ce soient les foules allemandes devant un discours d’Adolphe Hitler ou la masse de spectateurs irrespectueux au cours d’une manifestation quelconque, ou bien les terribles piétinements lors de certains pèlerinages à la Mecque, tout semble dire que parce que la responsabilité individuelle se dissout, la conscience de ses actes suit le même chemin, et la foule devient un être collectif avec sa propre personnalité. Gustave Le Bon fut le premier à vraiment théoriser ce genre de descriptions en leur donnant une dimension scientifique et il intéressa tous ceux qui voulaient explorer la dimension inconsciente du comportement humain, en commençant par le plus célèbre d’entre eux, Sigmund Freud. Dans un livre de 1921, Psychologie collective et analyse du moi, le célèbre médecin autrichien vit dans la théorie de la foule une manière de comprendre, par contraste, le rôle que jouait le surmoi – c’est-à-dire notre conscience morale – sur les individus : débarrassés du carcan que serait la culpabilité, au cœur d’une foule qui nous rend anonymes, nous nous autorisons les pires retours à nos pulsions de plaisir. Nous avons donc une explication de la raison des excès de la foule ; nous nous autorisons à transgresser les valeurs du Bien et du Mal issues de notre éducation pour suivre des penchants moins avouables : tendance à suivre comme un mouton, paresse, négligence, etc. La foule serait le lieu d’une possible perdition, où l’individu peut redevenir cet être peu estimable puisqu’il est invisible, qu’on ne peut l’accuser de quoi que ce soit… Il peut laisser ses déchets traîner derrière lui ; il peut crier des slogans douteux ; il peut même s’ouvrir à des instincts violents en participant à des lynchages. Les faits semblent démontrer cette réalité et faire force de loi. Or l’affaire n’est pas si simple : Gustave Le Bon était un penseur du xixe siècle et sa théorie va lui servir à classer les foules, voire à développer également un discours raciste. Dans d’autres ouvrages, il indique qu’une foule d’Africains n’aurait certainement pas les mêmes caractéristiques qu’une foule d’Européens – l’une et l’autre montrant ainsi les différences entre les races (et justifiant sans doute le colonialisme). Lire Gustave Le Bon sans recul ni précaution, c’est donc avoir un discours qui va pouvoir servir et justifier les condamnations morales de ceux qui se présentent comme supérieurs face à la foule ignorante, une foule dangereuse, celle des ouvriers par exemple qui défilent pour défendre leurs droits. À ce titre, ça peut servir un discours politique, la foule qui manifeste ne penserait pas : les Gilets jaunes cassent ; les écolos deviennent des terroristes, etc. La foule est inconsciente (celle de ceux qui ne savent pas) et il faut contrebalancer par le conseil ou l’assemblée de sages (eux savent, donc doivent diriger les premiers). La foule serait le lieu d’une possible perdition, où l’individu peut redevenir cet être peu estimable  La théorie de Gustave Le Bon mêle deux sciences balbutiantes à son époque, la psychologie et la sociologie. Mais que dit la science aujourd’hui ? Elle semble suivre effectivement les conclusions de Le Bon, mais avec

Les nouvelles formes d’aliénation

PHILOSOPHIE les nouvelles formes d’aliénation “Nous sommes accoutumés à juger des grandes inventions par l’avantage qu’elles nous rapportent” ––– Ernst Jünger, Le Traité du sablier, 1954 Depuis juillet 2024, Le Comte de Monte-Cristo a réuni neuf millions de spectateurs dans les cinémas, faisant de lui un des films français les plus rentables. L’opus avec l’acteur Pierre Niney a été en partie tourné au château de Lavérune, près de Montpellier et dans les rues de Pézenas en octobre 2023. Mais derrière ces moments magiques se cacha une autre réalité un peu plus sombre : les figurants en costume d’époque durent se faire scanner, afin que leur image soit utilisée pour les scènes de foule. L’IA multiplie ainsi facilement les personnages, permettant aux sociétés de production de nettes économies, donc d’augmenter leurs bénéfices. Les figurants au cinéma vont devenir quantité négligeable et seules les têtes d’affiche garderont des rôles bien rémunérés. De plus en plus, les acteurs principaux joueront avec des fonds verts et le reste ne sera qu’animation en postproduction1, sauf si les syndicats peuvent établir un rapport de force avec les financiers pour la défense du métier. Nous avons là un nouvel exemple de ce qui caractérise l’économie capitaliste : l’exploitation par quelques-uns du plus grand nombre, afin de gagner toujours plus d’argent. Cela se fait dans un double mouvement : la production capitaliste ne peut fonctionner que si elle offre un service de qualité à ses clients qui bénéficient du système ; et dans le même temps, elle aliène toujours plus ses travailleurs, c’est-à-dire que non seulement elle les exploite, mais elle modifie le rapport même au travail. L’aliénation du travailleur, qu’est-ce que c’est ? Pour bien comprendre cela, il faut revenir à l’analyse qu’en faisait Karl Marx en 1867 dans son célèbre livre Le Capital. Avant de commencer, il faut rappeler que pour Marx, le travail est une des activités les plus nobles qui soient pour l’être humain : c’est ce qui nous permet de lutter contre la nature et de la transformer pour qu’elle réponde à nos besoins. Mais c’est aussi un formidable facteur de reconnaissance de soi-même : le travail libère et devrait rendre heureux l’être humain. Dès 1844, Marx expliquait que « Toute l’histoire de l’humanité peut se comprendre comme la production de l’homme par le travail humain. ». Son importance est donc centrale. Mais le travail spécifiquement en usine rend malheureux et humilie les individus, réduits à l’état de marchandise, offrant leur force de travail à un patron, c’est-à-dire leur capacité à travailler pendant un temps donné (jusqu’à quatorze heures par jour au xixe siècle et aujourd’hui en moyenne sept heures) contre un salaire qui n’a rien à voir avec leur qualité de travailleurs : si l’offre d’embauche est importante et le travailleur rare, il sera payé très cher ; si à l’inverse nous sommes dans une période de disette et de chômage élevé, le même ouvrier sera payé très peu. Et ce qui rend la relation au salaire si élastique, c’est que le travail est facilité par la machine : Marx l’identifie comme un des malheurs du travailleur. Avec l’apparition de la machine-outil, l’homme devient l’élément le plus fragile et le plus facilement remplaçable du système de production. La machine n’est jamais malade, ne fait jamais grève, et l’ouvrier devient un élément interchangeable dont le salaire n’est pas fixé par la qualité ou la difficulté d’un travail, mais par les lois du marché. Le seul moyen de pouvoir réguler ce rapport de force et ce système d’oppression, c’est, selon Karl Marx, la lutte syndicale et la grève. Il faut que les ouvriers s’organisent de manière à imposer aux patrons une rémunération décente. Mais en 2024, faut-il considérer l’œuvre de Marx comme une Bible et lui comme un apôtre qui nous donnerait une vérité indépassable ? Pouvons-nous appliquer son raisonnement à la réalité de l’exploitation des artistes par l’IA ? La réponse peut nous être donnée par une philosophe française, Simone Weil (1909-1943), dans un texte de 1934, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale. La vraie grande idée de Marx, ce ne sont pas les considérations sur le futur de la révolution prolétarienne, mais son analyse des mécanismes de transformation de la société, avec un outil scientifique indéniable. Marx avait compris que la société évoluait du fait de « transformations matérielles ». Ce qu’on appelle le matérialisme historique : dans une société la tendance générale est à la stabilité des rapports de force. Il y a toujours eu et il y aura toujours des dominants et des dominés, et l’exploitation de l’homme par l’homme n’est finalement concurrencée que par l’exploitation de la nature par l’homme. L’histoire de l’humanité, c’est l’histoire des innovations technologiques qui ont permis à ces rapports de force d’évoluer : chaque fois qu’une grande invention a perturbé l’équilibre général de la société, celle-ci a vu émerger de nouvelles forces dominantes. La domination n’est pas simplement due à la volonté de quelques-uns de dominer les autres. C’est une dynamique de l’entreprise qui domine et qui doit évoluer pour garder cette dynamique. C’est une forme de loi de la jungle qui oblige à innover sans cesse pour améliorer ses performances. Simone Weil précise : « La véritable raison de l’exploitation des travailleurs, ce n’est pas le désir qu’auraient les capitalistes de jouir et de consommer, mais la nécessité d’agrandir l’entreprise le plus rapidement possible afin de la rendre plus puissante que ses concurrentes. » « Une amélioration de l’ordre social suppose […] une étude approfondie du mode de production, pour chercher à savoir ce qu’on peut en attendre du point de vue du rendement […] quelles formes d’organisation sociale sont compatibles avec lui, et enfin comment il peut être transformé. »2 Ce qu’aucun marxiste n’a fait, selon elle ! Que diraient donc les marxistes du numérique et de l’IA ? Est-ce une nouvelle forme d’exploitation, avec une augmentation exponentielle des bénéfices financiers au détriment du travail du comédien qui joue des petits rôles de figuration ? Est-ce que nous allons assister à une nouvelle forme d’aliénation, le comédien devant accepter des contrats de plus en plus précaires, avant de disparaître définitivement ? Faut-il réagir ? Est-ce que cela a encore du sens ? Et que peut-on espérer de la mise en place d’un rapport de force basé sur la grève ? Faut-il que les figurants aillent

Voter, est-ce un piège à cons ?

PHILOSOPHIE Voter, est-ce un piège à cons ? Les résultats des législatives de juin 2024 ont déçu, déstabilisé et frustré le plus grand nombre de personnes possible. Jamais des élections eurent un impact aussi ravageur, quelle que soit l’obédience politique de chacun. Au point qu’on peut se demander si la formule de Jean-Paul Sartre, élections, piège à cons !, n’est pas à ressortir ! Certes le philosophe français (né en 1905 et mort en 1980) a écrit un petit manifeste dans un contexte totalement différent : en 1968, et après plus d’un mois de grève générale les élections donnèrent une majorité parlementaire à de Gaulle. Les différents mouvements révolutionnaires en furent estomaqués : le peuple français choisit la stabilité à travers la figure tutélaire d’un vieil homme qui représentait une autorité morale mais aussi la France conservatrice. Pourquoi ? L’argument de Sartre c’est que le vote est resté censitaire dans son esprit. Le vote censitaire, c’est à partir de 1789 faire voter uniquement les propriétaires, en excluant les masses d’ouvriers. Ce vote ne resta pas longtemps exclusif mais l’hypothèse de Sartre c’est qu’il marqua suffisamment les esprits pour que chaque ouvrier, alors que dans la rue il est membre d’un groupe qui s’appelle le peuple, lorsqu’il entre dans l’isoloir devient un individu (petit) bourgeois qui défend ses possessions. Sartre écrivit : “En votant demain, nous allons, une fois de plus, substituer le pouvoir légal au pouvoir légitime. Le premier, précis, d’une clarté en apparence parfaite, atomise les votants au nom du suffrage universel.” Le pouvoir légitime, pour Sartre, c’est celui du peuple et de la rue. Le pouvoir légal c’est celui qui sort des urnes et du choix d’électeurs qui sont comme des atomes, séparés les uns des autres. “L’isoloir, planté dans une salle d’école ou de mairie, est le symbole de toutes les trahisons que l’individu peut commettre envers les groupes dont il fait partie. Il dit à chacun : personne ne te voit, tu ne dépends que de toi-même ; tu vas décider dans l’isolement et, par la suite, tu pourras cacher ta décision ou mentir.” (Jean Paul Sartre, Les Temps modernes, 1973). L’isoloir reste donc le lieu d’une alchimie où on passe de la revendication de plus de justice à des considérations plus mesquines : vais-je être préservé ou déstabilisé par des changements radicaux ? J’ai peur pour moi et pour ma famille et donc je préserve la sécurité avec ce que je connais, au détriment de mes convictions les plus profondes. Les élections sont-elles donc un piège à cons ? C’est bien entendu plus complexe que cette expression lapidaire. Mais nous pourrions la transformer en détournant la formule du philosophe allemand Hegel : Les gens votent pour des individus qu’ils ne veulent pas nécessairement au pouvoir, et ne votent pas toujours pour leurs idées. 1 Didier Eribon, Retour à Reims, partie III, chapitre 1, p. 132 des éditions Fayard 2009 Christophe Gallique

Le même et l’autre

PHILOSOPHIE Le même et l’autre Deux événements ont rapproché Lodève et Paris en 2024 : la restauration de la Cathédrale Saint-Fulcran qui précède celle de Notre-Dame de Paris. Certes Lodève est à l’avant-garde : la ville a organisé ses festivités plusieurs mois avant l’ouverture des portes de la Vieille Dame, le 8 décembre prochain, et ces journées eurent un vrai succès populaire. Mais une question taraude mon esprit : pourquoi ce besoin de reconstruire à l’identique des monuments du passé alors que notre société voue un culte au progrès et à l’évolution ? Et d’ailleurs, est-ce vraiment les mêmes édifices que nous pourrons tous visiter ? Bien qu’elles soient reconstruites à l’identique, y compris leurs clochers, ce sont des bâtiments différents, avec des murs différents, des poutres neuves sous un toit changé, une flèche différente…   Que veut dire être le même pour un édifice religieux ? Est-ce parce que les fidèles pourront venir dans le même cœur ? Mais si la symbolique est la même, pour autant le cœur sera un autre cœur. Alors que tous les ouvrages architecturaux de cet âge ont connu de multiples modifications au cours des siècles, alors que nous avons tous vu Notre-Dame de Paris brûler en ce mois d’avril 2019, il y a une forme d’obsession pour la reconstruction à l’identique, la recherche de la stabilité dans le semblable. Pourquoi n’en a-t-on pas profité pour construire autre chose ? Des tas de projets, baroques ou post-modernes ont été balayés d’un revers de la main par la majorité des médias et “experts” d’un soir, au profit d’un conservatisme d’une apparence qu’on voudrait immortelle.   Mais il y a un paradoxe : il va sans dire que la cathédrale Notre-Dame appartient à notre patrimoine commun, que nous soyons pieux ou pas, mais restaurer la cathédrale à l’identique, n’est-ce pas justement trahir l’identité de la cathédrale, en remplaçant les pièces d’origine, calcinées, par des pièces neuves, mais étrangères à la cathédrale d’origine ? L’identité est-elle réellement dans la forme de la cathédrale – en particulier ce qu’on voit, c’est-à-dire la fameuse flèche qui date du XIXe siècle – ou dans la sacralisation du lieu pour des activités religieuses et/ou touristiques, quel que soit ce lieu, quelle que soit la forme qu’il prend ?

Les petites choses qui font basculer la vie

PHILOSOPHIE Les petites choses qui font basculer la vie The Zone of Interest est en 2024 un film à voir. Pas très joyeux certes, mais très intéressant pour s’interroger sur les tréfonds de l’âme humaine : on y voit la vie ordinaire d’une famille de fonctionnaires nazis dans leur logement de fonction. Le fonctionnaire en question était un militaire, Rudolph Höss, commandant d’Auschwitz, et avec son épouse Hedwig ils avaient un charmant jardin collé au mur du camp d’extermination. Lorsqu’on regarde un tel film, on est bien entendu horrifié, mais en même temps il y a tant de personnes responsables et indifférentes à l’égard des souffrances qu’ils encadrent qu’on peut se demander si la moralité, la compassion ou même la pitié existent réellement au plus profond de l’âme humaine, si nous sommes réellement des êtres moraux. En 2011 est paru un ouvrage de philosophie au titre étrange, L’Influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine, du philosophe français Ruwen Ogien. Décédé en 2017, le philosophe tout au long de sa carrière s’est intéressé à la question de la moralité, mais pas pour expliquer ce qui est bien ou mal, mais plus exactement comment se forment nos jugements moraux. Car la philosophie serait bien pauvre et aurait oublié l’héritage de Socrate si elle s’érigeait comme une donneuse de leçon, imposant une vision prescriptive et définitive des comportements. Ruwen Ogien était le tenant d’une thèse, celle de l’éthique minimaliste : il faut qu’il y ait le moins de prescriptions morales possible, car tout avis moral est en réalité une volonté d’exercer du pouvoir sur les autres. Laisser les autres libres, juste en suivant trois règles : accorder la même valeur à la voix et aux intérêts de chacun, respecter le principe de neutralité à l’égard des conceptions du bien personnel et limiter le principe d’intervention aux cas de torts causés à autrui.

Langages et pensées

PHILOSOPHIE Langages et pensées “Vouloir penser sans les mots est une tentative insensée” | Hegel, Encyclopédie, IIIe partie : La Philosophie de l’esprit. Les affres du commerce entre français et chinois, occasion régulière de malentendus, démontrent facilement que la théorie de l’homo œconomicus – qui explique que dans nos achats nous serions de purs êtres rationnels qui calculent nos intérêts – n’éclaire que de manière caricaturale la réalité de nos échanges marchands. Chunyan Li, conseillère chinoise en marketing , montre à travers dix anecdotes1 les soucis que peuvent rencontrer des commerçants français lorsqu’ils croient que la communication via “l’anglais des affaires” est d’une totale transparence. Notamment elle montre pourquoi la notion de contrat signé n’est pas la même dans les deux langues : “La traduction chinoise du mot “France” est : “pays de la loi”. La France est connue pour son esprit juridique très rigoureux. Toutes les clauses, une fois écrites noir sur blanc, restent fixées.” C’est absolument clair : nous signons car nous sommes d’accord sur les termes de l’échange et revenir dessus va nécessiter des avenants âprement discutés. Mais il en est tout autrement en chinois : “les deux caractères du contrat, “He Tong 合同”, décrivent une convergence et l’ajustement adéquat, dans une logique dynamique et évolutive. Dans le premier idéogramme, la partie du haut représente un couvercle et celle du bas une boîte. Ensemble, il s’agit d’un contenant et son couvercle qui s’emboîtent parfaitement. Dans le second idéogramme, en haut se trouve une cheville de bois et en bas une bouche qui chante. Il s’agit de chanter ensemble pour fixer la cheville de bois sur le champ de travail.” Quelle poésie dira-t-on ! Et pourtant c’est le travail de froids commerçants qui cherchent leur intérêt dans une négociation qui épuise souvent les interlocuteurs français. Pourquoi ? Car ils ne tiennent pas compte d’un fait que la linguistique et la philosophie développent depuis plus de cent ans : la pensée est liée intimement au langage. Le philosophe allemand Hegel (né en 1770 et mort en 1831) écrivait : “C’est le son articulé, le mot, qui […]donne[nt] à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. […]Par conséquent l’intelligence, en se remplissant de mots, se remplit aussi de la nature des choses.” Avec ce célèbre passage il s’inscrivait dans une tradition qui permit les recherches modernes en linguistique. L’idée principale est que la structure du langage détermine nos pensées, ce qui en clair veut dire que notre langue organise, donne sa forme et ses limites à notre manière de penser : les mots nous donnent la possibilité de conceptualiser et donc de réfléchir. Au-delà des mots, point de pensée ! Hegel va même jusqu’à supposer que les mots (dimension rationnelle développée par l’humanité) donnent un accès sûr et direct à la réalité des choses. “Tout ce qui est réel est rationnel et tout ce qui est rationnel est réel” écrivait-il ailleurs ; ce qui voudrait dire que nos mots (nous, Occidentaux) nous permettent de saisir la réalité dans sa globalité et en toute objectivité. Face à cet ethnocentrisme assez radical, nous allons adopter une autre position : notre langue nous permet de prétendre à une interprétation de la réalité, pas plus. Chaque langue propose une autre interprétation.  Pour compléter cette thèse, nous devons comprendre quel lien il y a entre la pensée et le langage. Descartes en 1646 écrivait à l’un de ses interlocuteurs : “Il n’y a aucune de nos actions extérieures, qui puissent assurer […] que notre corps n’est pas seulement une machine […], mais qu’il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, excepté les paroles”. La thèse lie ainsi la pensée au langage. En analysant rapidement la structure de nos langues occidentales et, par différence, la langue chinoise, nous allons tester cette hypothèse. Grâce au linguiste Ferdinand de Saussure, suisse (né en 1857 et mort en 1913), nous savons que le mot – occidental – est un signe divisible en deux parties : le signifiant et le signifié. Le signifiant étant l’image acoustique et le signifié un concept. le verbe ÊTRE n’existe pas en tant que tel en chinois.La phrase “Socrate est un homme” ne se conçoit pas Autant leur association est elle arbitraire –immotivée dirait le célèbre linguiste–, autant leur union est intime. Notre langue se décompose en morphème (unité minimale de sens, tel que le “re” qui indique la répétition) et en phonème (unité minimale de son, tel que le [y] français qu’on retrouve dans rue. (ndlr : le son “u” se note [y] en phonétique) et Saussure explique que si la langue a une dimension diachronique (évolution dans le temps), elle possède surtout la dimension synchronique : les mots et les sons sont liés ensemble tel un système et la signification de chaque signe linguistique dépend de la langue elle-même dans sa singularité. Cela a une conséquence : nos langues sont essentiellement phonétiques, c’est-à-dire que lorsque nous découvrons un nouveau mot – par exemple lorsque nous lisons un roman de Victor Hugo où est employé du vocabulaire inusité et oublié aujourd’hui – nous pouvons le lire sans en comprendre la signification. Celle-ci est détachée de la dimension acoustique qui nous vient naturellement. Ce mécanisme devenu automatique fonctionne également lorsqu’on apprend une nouvelle langue : nous avons tous prononcé en lisant la BD française Blueberry qui met en scène un cowboy le juron “damned”, [damnèd], mais aucun anglo-saxon ne vous comprendra si vous lui dites cela.   Problème de prononciation car nous sommes déterminés par nos phonèmes français qui ne sont pas les mêmes que ceux de nos cousins d’outre-Manche. Et problème de sens : ce n’est qu’après une longue pratique de la langue anglaise et/ou américaine que nous pourrons saisir les usages parfois subtils et multiples de cette expression. Cette façon d’aborder les mots organise naturellement notre manière de penser, car il y a un lien entre le son – image acoustique pour reprendre le terme de Saussure – et ce que nous comprenons, la façon de construire notre réflexion. Presque sans transition, revenons à la différence entre la pensée occidentale et l’écriture chinoise, dite “Han”. Cette dernière est constituée d’idéogrammes, ce qui signifie littéralement idée écrite : chaque signe représente une idée, sans passer nécessairement par un son, ce qu’en linguistique on appelle le signifiant. C’est

De l’importance de témoigner

PHILOSOPHIE De l’importance de témoigner En ce début de mois de juillet 2023 une ombre plane sur le monde. La Russie et l’Ukraine ressemblent à des somnambules qui se dirigent potentiellement vers l’accident nucléaire, voire l’apocalypse : ils s’accusent mutuellement de préparer un attentat1 contre la centrale de Zaporijia. Le spectre de Tchernobyl se dresse à nouveau. Mais qui se souvient vraiment de cette catastrophe arrivée en avril 1986, il y a trente-sept ans ? Presque plus personne car en France il n’y a eu “que” des contaminations invisibles et niées par le gouvernement de l’époque. Pourtant Tchernobyl fut la première catastrophe qui nous toucha directement, après les lointains bombardements au Japon, ou la “négligée” catastrophe de Three Mile Island aux USA en 1979. Les conséquences après l’explosion du réacteur no 4 de Tchernobyl furent hors-normes : zones interdites en Ukraine, contamination, leucémies parmi une large partie de la population, sacrifice des premières équipes d’intervention, etc. Mais la mémoire collective étant ce qu’elle est, nous en gardons des traces paradoxales : celles d’une centrale qui continua ses activités pendant des années après l’accident nucléaire, d’une gestion calamiteuse par l’État soviétique, mais aussi les images du légendaire parc d’attraction qui devait être inauguré quatre jours après la catastrophe et, comble de l’absurde, le tourisme qui s’organise de nos jours2. Il y a aussi une série télévisée inspirée – et c’est là l’héritage le plus important – par un livre de Svetlana Alexievitch, La Supplication. L’autrice biélorusse, prix Nobel de littérature en 2015, regroupa dix ans après Tchernobyl les témoignages des acteurs qui ont vécu le drame au plus près. Ce livre est essentiel, mais lui-même recèle un paradoxe : il donne l’impression d’une collecte d’anecdotes ; anecdotes tragiques, mais anecdotes tout de même, alors que l’événement fut majeur. Pourquoi Alexievitch préféra-t-elle collecter des témoignages plutôt que faire une analyse scientifique ou un essai militant ? Quelle est la valeur intrinsèque de témoignages par définition partiels et subjectifs ? Pourquoi nous permettent-ils de relever le voile sur la vérité ? Ma réponse sera que les témoins permettent, à travers leur point de vue, de saisir la totalité d’un événement. Un peu comme les Paroles de poilus rassemblées par Jean-Pierre Guéno qui racontent ce que fut la Grande Guerre avec une vérité intouchable autrement. Comment comprendre pourquoi le témoignage joue un rôle majeur ? Un philosophe allemand du XVIIe siècle, Leibnitz, va nous aider en utilisant la notion deMONADE, concept qui désigne l’idée d’une unité absolue. Selon Leibnitz, notre esprit et notre âme sont en réalité une monade, c’est-à-dire un point inaltérable, mu par un principe interne mais qu’aucune cause externe ne peut influencer. Ce principe interne est le passage d’une perception à une autre3. Quelle étrange idée ! Le réel ne nous influencerait pas, mais au contraire chacun de nous saisirions ce réel en fonction de notre monade ? Autrement dit nous serions chacun une bulle hermétique mais saisissant le monde grâce et en fonction de notre perception, ou plus exactement la multitude de perceptions qui nous caractérise. Leibnitz, anticipant en cela les philosophies de l’inconscient du XIXe siècle, considérait que des centaines de petites perceptions dont on n’avait pas conscience déterminaient notre vision d’un fait, un peu comme la multitude de bruits que fait une vague lorsqu’elle envahit une plage : nous devons faire un effort pour nous apercevoir de sa complexité (et donc en prendre conscience) et c’est la même relation que nous avons avec la réalité. il y a comme autant de différents univers, qui ne sont pourtant que les perspectives d’un seul selon les différents points de vue Quel est le lien avec l’affaire qui nous occupe, c’est-à-dire le rôle des témoins pour comprendre un événement ? “Chaque substance simple a des rapports qui expriment toutes les autres, et […] elle est par conséquent un miroir vivant perpétuel de l’univers”. “Et comme une ville regardée de différents côtés paraît tout autre et est comme multipliée perspectivement, il arrive de même, que par la multitude infinie des substances simples, il y a comme autant de différents univers, qui ne sont pourtant que les perspectives d’un seul selon les différents points de vue de chaque Monade” (paragraphes 56 et 57 de la Monadologie). Ce que veut dire Leibnitz, c’est que, nous exprimons chacun un point de vue qui permet de saisir la complexité et la totalité d’un événement qui nous dépasse par son ampleur, car nous ne le percevons que sous un angle particulier. Il y a donc deux idées qui s’entremêlent. L’une est que la perception se fait sous un angle toujours singulier, en fonction de l’individu qui perçoit. Il est intéressant car différent du nôtre. L’autre est que le recueil, la somme des points de vue singuliers, nous permet de découvrir la complexité d’un événement. Chacun aperçoit une petite partie des choses qui nous font face mais tous, nous participerons à saisir l’harmonie de l’ensemble, harmonie non pas dans le sens où la paix règne dans un ordre parfait, mais harmonie dans le sens où chaque détail joue un rôle dans la totalité. Leibnitz était un théologien et son explication avait pour finalité d’expliquer la raison pour laquelle Dieu avait créé cet univers et non pas un autre, et plus particulièrement pourquoi il avait permis au mal d’exister. Mais même si nous ne voulons pas nous embarrasser du concept de Dieu bienveillant, nous sommes en droit de nous demander quelle est la cohérence d’un événement tel que l’explosion du réacteur no 4 de la centrale de Tchernobyl. Pourquoi cela eut lieu ? Nous pouvons nous limiter à la description des causes qui se sont enchaînées la nuit du 26 avril 1986, mais cela reste froid, lointain, car trop technique (la catastrophe commença avec un essai raté de la sécurité !). Tout autre est ce que vécurent les habitants et les principaux acteurs de cette tragédie. Ils l’ont vécue dans leur chair et leur âme (ce que Leibnitz appelle une monade) a perçu ce que nous ne pouvons pas imaginer avec leur propre singularité.   “Vous ne devez pas oublier que ce n’est plus

Raison et devenir des apatrides

PHILOSOPHIE Raison et devenir des apatrides Un entrefilet a attiré mon attention au début du mois de mai 2023, paradoxalement parce qu’il n’occupait que quelques lignes : une femme reconnue coupable d’association de malfaiteurs à dimension terroriste a été déchue de sa nationalité française, nationalité qu’elle avait obtenue lorsqu’elle avait 16 ans. “Bien que née en France, la jeune femme se voit aujourd’hui dans l’obligation de régulariser sa situation en demandant un titre de séjour. Concrètement, elle est en effet privée de papiers d’identité français et son compte bancaire a été fermé, avec toutes les difficultés associées pour payer son loyer, l’électricité, l’eau, ses assurances, ses médecins”1. Il est étrange qu’une question qui a marqué le quinquennat de François Hollande au point de mettre en péril sa majorité en la divisant profondément, ne semble aujourd’hui plus poser de problèmes aux intellectuels et personnalités politiques qui s’y étaient opposés en 2016. Certains diront alors qu’il y a une différence, qui peut paraître subtile mais qui est fondamentale : il s’agit de l’application de décrets alors que François Hollande voulait l’introduire dans la constitution française, ce qui lui donnait une autre dimension. Pour reprendre la notice de l’AFP : “En France, ne peuvent être déchus de leur nationalité que les binationaux (pour ne pas rendre une personne apatride) mais pas ceux, parmi eux, qui sont nés Français. La déchéance de nationalité peut être décidée en cas d’atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ou en cas de condamnation pour crime terroriste. Elle est prononcée par décret du Premier Ministre”. En France c’est donc le cabinet du Premier Ministre qui prend la décision, ce qui veut dire que c’est une décision politique et non judiciaire. Et lorsqu’on comprend que le concept de “terroriste” est plutôt élastique dans l’histoire des nations modernes, on peut se poser la question des usages possibles de cette déchéance. La déchéance ne rend pas une personne apatride, mais elle ouvre la question de sa possibilité, et l’affaire est grave. C’est la raison pour laquelle il est important que le gouvernement ne puisse pas rendre une personne apatride, c’est-à-dire sans nationalité. Le droit à une identité nationale est inaliénable dans notre pays, c’est un droit sur lequel tous les gouvernements s’accordent mais qui pourrait être remis en question par une frange identitaire et nationaliste du spectre politique.   De plus, la France n’est pas le centre du monde et les apatrides existent encore aujourd’hui dans le monde, d’où la nécessité de s’interroger sur ce concept qui frappe des millions de personnes. Ce sera la thèse de cette chronique : l’apatride, celui qui n’a pas de terre et qui est sans cesse dans l’illégalité, va dans notre histoire moderne être potentiellement la victime de génocide de la part d’États totalitaires. Cette thèse peut paraître trop radicale, et pourtant il y a un lien entre la définition de l’État-Nation, le totalitarisme, et les drames qui se sont déroulés depuis plus d’un siècle. Le totalitarisme est cette forme d’État apparue avec le nazisme et qui se caractérise par un parti unique avec un chef charismatique, qui acquiert sa popularité grâce à des thèses populistes de rejet de l’autre. Le totalitarisme, c’est un État toujours plus présent et surveillant sa population pour vérifier qu’elle adhère à l’idéologie. C’est donc la forme la plus extrême de l’État-Nation, et certains pays prennent à nouveau la route de ce totalitarisme. Hors-la-loi alors que leur seul tort est d’être nés Certes la question de l’apatride ne date pas d’hier. Aristote, dès le IVe siècle avant notre ère dans Les Politiques basait la définition de l’homme comme celui qui est en lien avec une nation, quelle que soit la nature de cette nation, fusse-ce une simple Cité-État: “la Cité est un fait de nature, que naturellement l’homme est un animal politique, et que celui qui reste sauvage par organisation, et non par l’effet du hasard, est certainement, ou un être dégradé, ou un être supérieur à l’espèce humaine. C’est bien à lui qu’on pourrait adresser ce reproche d’Homère : Sans famille, sans lois, sans foyer…”. Ces lignes célèbres du premier chapitre résument la nécessité pour l’homme d’avoir une patrie, c’est ce qui lui permet d’avoir une identité et des droits. Celui qui en est dépourvu est soit un “être dégradé” soit un dieu, mais certainement pas un être humain qui se définit comme un animal politique : nous pouvons exiger ce que les Grecs appelaient la vie bonne, que notre existence ait du sens, teintée de bonheur. Une vie où nous n’avons pas d’identité, pas de patrie, pas de droits nous ôte ce qui fait de nous des êtres humains, car il ne nous reste plus à vivre que regroupés dans un camp d’internement qui ressemble à une fourmilière. La vie d’un être humain doit être digne. Il a des droits et doit être protégé car personne n’est un simple insecte. Apatride, vous ne pouvez voyager, travailler, vous installer. Apatride, vous ne devenez qu’une âme en peine. Tout un chacun a besoin d’une identité liée à une terre, mais pour des raisons idéologiques, des États peuvent vouloir se débarrasser d’individus, les chasser, quitte à les condamner à l’errance ad vitam aeternam. Aristote lui-même fut presque victime de cette situation : né à Stagire, ville d’une province dominée par la Macédoine, il vint à dix-sept ans à Athènes pour suivre des cours directement à l’Académie, école de Platon. Dès cette époque, il s’intéressa à la vie politique (démocratie directe) mais il ne put y participer car il était un métèque. Et toute sa vie il fut écartelé, inquiété par sa position au milieu de deux Cités-Nations (Athènes et Stagire) et soumis à la Macédoine qui avait envahi toute la Grèce . Une fois Alexandre le Grand mort – qui était à la fois l’élève et le protecteur d’Aristote, il dut s’exiler pour éviter le lynchage. Aristote n’était pas un apatride, mais il sentit les effets d’être un citoyen de seconde zone. Il comprit ainsi qu’on est dégradé lorsqu’on nous refuse une identité liée à une nation. Combien existe-t-il aujourd’hui d’apatrides ? Le

Faut-il se débarrasser du vice ?

PHILOSOPHIE Faut-il se débarrasser du vice ? Un détail m’a frappé lors de la commémoration du début de la guerre en Ukraine : ce pays aux prises avec l’invasion d’une armée aux moyens de destruction considérables résiste, c’est le moins qu’on puisse lui reconnaître, plutôt bien. Mais ce qui est réellement étonnant c’est leur capacité à garder un semblant de vie normale et l’état de leur réseau ferroviaire en est l’exemple le plus spectaculaire: le président des États-Unis Joe Biden a pu prendre un train de nuit entre la Pologne et Kiev le lundi 20 février 2023, malgré les risques de bombardement ! Et, comble de l’ironie face au sort et d’insolence (pour Vladimir Poutine), Alexander Kemyshin, patron de la société nationale ukrainienne de transport ferroviaire s’est excusé du retard de ses trains auprès de la population ukrainienne tout de suite après sur Twitter1 ! Pourtant avant la guerre, les chemins de fer ukrainiens étaient l’exemple même de la corruption et de l’inefficacité2. Comment un système aussi corrompu peut se révéler aussi efficace quelques mois plus tard ? Posons une hypothèse : le vice est le compagnon indéfectible de la vertu. Croire que seules les personnes vertueuses participent au bien d’une nation ou d’un collectif, c’est confondre ce qu’on aimerait qu’il soit et ce qu’il est réellement. Le vice joue un rôle fondamental dans nos sociétés. Certes on peut le regretter ; mais comme philosophe on ne peut se contenter de ce que l’on souhaite. Pour reprendre la remarque du chapitre XV du Prince de Machiavel : « Bien des gens ont imaginé des républiques […] telles qu’on n’en a jamais vu ni connu. Mais à quoi servent ces imaginations ? Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, qu’en n’étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu’à se conserver : […] Il faut donc qu’un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité.3».En clair : nous pouvons toujours spéculer sur le vice et la vertu, la réalité nous impose le fait que la vertu a besoin du vice. Les philosophes que vise Machiavel étaient Platon et Cicéron qui imaginaient ce que devait être une société dominée par la Justice. Ils étaient révolutionnaires et utopistes dans l’âme et peut-être avaient-ils raison. Mais la réalité résiste souvent aux idées, si belles soient-elles. Comment l’expliquer ? Eh bien ce qu’énonçait Machiavel en 1513 fut expliqué plus en longueur dans une fable écrite par un Anglais, Bernard Mandeville, en 1714. L’auteur du siècle des Lumières va prendre à contre-pied les moralistes et les hypocrites de son époque. Voilà de larges extraits4 : “Un essaim d’abeilles habitait une ruche spacieuse. Là, dans une heureuse abondance, elles vivaient tranquilles. […] Ces insectes […] vivaient parfaitement comme les hommes […]. La fertile ruche était remplie d’une multitude prodigieuse d’habitants, dont le grand nombre contribuait même à la prospérité commune. Des millions étaient occupés à satisfaire la vanité et l’ambition d’autres abeilles, […] mais pouvaient à peine fournir au luxe de la moitié de la nation. […] Quelques-uns, avec de grands fonds et très peu de peines, faisaient des gains très considérables. D’autres, condamnés à manier la faux et la bêche, ne gagnaient leur vie qu’à la sueur de leur visage et en épuisant leurs forces par les occupations les plus pénibles. […]” Il n’est pas souhaitable que tout soit honnête, car ce qui fait la richesse d’une nation disparaît avec le mensonge Nous voilà pas très éloignés de notre propre société : des inégalités criantes qui font que des femmes et des hommes travaillent sans cesse, pendant que d’autres spéculent en bourse et ont une vie de plaisir grâce à leurs rentes. Une situation non seulement moralement condamnable mais qui fait craindre qu’un sentiment d’injustice pousse les plus pauvres à la révolution, face à la concentration des richesses et des privilèges ! D’autant plus que la société décrite par Mandeville est la proie d’une corruption galopante : “La justice même, si renommée pour sa bonne foi quoiqu’aveugle, n’en était pas moins sensible au brillant éclat de l’or. Corrompue […] l’épée qu’elle portait ne frappait que les abeilles qui étaient pauvres et sans ressources  […] . Par cette injuste sévérité, on cherchait à mettre en sûreté le grand et le riche. […]” Comment peut-on imaginer que les citoyens d’une telle nation puissent vivre avec de telles injustices ! N’est-ce pas ce qui amène à la misère ? Mandeville n’est pas d’accord : “Chaque ordre était ainsi rempli de vices, mais la Nation même jouissait d’une heureuse prospérité. Flattée dans la paix, on la craignait dans la guerre. Estimée chez les étrangers, elle tenait la balance des autres ruches. […] Les vices des particuliers contribuaient à la félicité publique. […] C’est ainsi que le vice produisant la ruse, et que la ruse se joignant à l’industrie, on vit peu à peu la ruche abonder de toutes les commodités de la vie.” C’est réaliste : une large partie du bien-être humain vient de la corruption, de la malhonnêteté, du vol, de l’escroquerie, et des inégalités. Les inégalités ! Mon Dieu, nous modernes qui avons développé une passion sans borne pour l’égalité, nous sommes horrifiés devant cette proposition : comment les inégalités pourraient produire du bien-être ? Quelle est cette mauvaise transcription de cette inepte théorie du ruissellement, dont tous les économistes s’accordent à dire qu’elle ne fonctionne pas ! Et comment soutenir que le mensonge, l’exploitation de l’homme par l’homme et l’arrogance des nantis peut permettre à la société de bien fonctionner. N’est-ce pas juste la lubie d’un auteur du XVIIIe siècle, plus habitué aux sociétés injustes de l’Ancien Régime ? Peut-être, néanmoins cet auteur, à travers sa fable, va procéder à une démonstration par l’absurde : que se passerait-il si les hommes ne pouvaient plus mentir, et étaient définitivement honnêtes ? Il pose l’hypothèse que quelques abeilles se révoltent face au constat énoncé “Le pays ne peut manquer de périr pour toutes ses injustices” ! Le Dieu Jupiter décide de les écouter et énonce cette nouvelle loi divine : que le mensonge soit