Muthos et Logos

PHILOSOPHIE Muthos et logos Je vais enfoncer une porte ouverte mais parfois l’actualité est anxiogène. Heureusement la philosophie a aussi cette faculté de nous permettre de faire un pas de côté, afin de parcourir une question plus générale, plus vaste – même si elle peut être au cœur de notre réalité. Il en existe une qui d’ailleurs taraude mon esprit depuis pas mal de temps : sommes-nous vraiment attachés à la vérité des faits ? sommes-nous encore en mesure de distinguer le vrai du faux ? Oui je sais, vous devez vous dire que je vais parler pour une énième fois de Donald Trump, celui des approximations et des dénis de réalité. Ce serait tentant, mais je vais plutôt prendre un chemin de traverse et m’intéresser aux films de super-héros. Quel est l’intérêt d’admirer les exploits d’individus aux pouvoirs hors du commun ? Bien entendu, personne ne croit réellement aux hommes-araignées ni à la kryptonite (vous allez me dire, certains croient bien à la cryptomonnaie…) mais il arrive régulièrement que des enfants, voire des adolescents attardés s’y identifient, se projettent dans ces héros qu’on ne peut pas rencontrer dans la vie réelle. Nous sommes tous comme les Grecs qui avaient une mythologie très riche avec des héros courageux, des demi-dieux et des dieux qui intervenaient dans leur vie quotidienne et des événements historiques, tels que la guerre de Troie, qui étaient racontés avec un mélange de récits précis et de légendes. C’est ainsi que le premier grand livre de l’histoire occidentale, l’Iliade, regorge d’histoires abracadabrantes. Mais il eut une influence considérable sur tout le peuple qui fonda l’histoire de notre continent, et ce, pendant des siècles. Zeus, Achille, Poséidon résonnent encore aujourd’hui. Mais ils sont concurrencés par Spider-Man, Superman, Batman, les Quatre Fantastiques, les X-Men, etc. Sans évoquer l’univers de Disney qui influence profondément les imaginaires depuis maintenant un siècle ! Pourquoi accorder tant de place à des histoires totalement irréalistes ? Parce que ce sont des mythes. Notre esprit a autant besoin de rationalité – de logos – que d’irrationalité – de muthos. Logos et muthos, les deux voies du savoir irréconciliables mais indépassables. Le divin Platon, dans ses dialogues, ne cessa de faire des allers-retours entre les deux : il fut celui qui développa le premier la critique contre la superstition au profit de la rationalité dialectique, mais dans le même temps il truffa ses échanges entre Socrate et ses adversaires sophistes de références à des mythes et aux poèmes d’Homère avec ses héros imaginaires. Peut-on comprendre ces contradictions ?  Il y eut deux spécialistes en France qui ont abordé cette question. Jean-Pierre Vernant, qui écrivit en 1965 Mythes et pensées chez les Grecs, et l’historien Paul Veyne, qui produisit en 1983 le tout aussi célèbre Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?. Les deux analysent sous un angle différent la question de notre attachement aux mythes. Et je vous propose d’adapter leurs conclusions à notre monde contemporain, ces croyances où se mêlent une emprise de plus en plus grande de la religion et une adoration pour des récits qui rappellent, à travers les Marvel et les Disney, à la fois la mythologie grecque et l’Ancien Testament. Je vais commencer par Paul Veyne, car sa thèse peut nous paraître plus simple, plus claire. Paul Veyne fut un historien français né en 1930 et mort en 2022, qui développa toute une théorie de l’écriture de l’histoire inspirée par le philosophe Michel Foucault, dont l’idée principale est qu’il existe une histoire de la vérité, un ordre du discours qui se construit à l’intérieur des limites forgées par une époque. L’historien va donc s’intéresser aux mythes car c’est un mystère pour nous, contemporains d’une science hégémonique et sûre de son discours universaliste : les Grecs ont fondé les bases de notre science et pourtant ils adoraient écouter les histoires racontées par les mythes. Paul Veyne commence son ouvrage par définir les mythes, qui sont un ensemble d’histoires qui ont leur propre logique interne : on invente des lieux, des chronologies, des faits, et c’est ce qui permet à un récit d’avoir la cohérence et l’autorité nécessaires pour une adhésion facilitée. Je m’explique : si un Grec écoutait un récit sur les dieux, il ne se posait pas la question de savoir si c’était vrai ou faux. L’autorité du poète qui récitait l’ode aux dieux suffisait. Il n’avait pas le souci de vérifier expérimentalement ces points, puisque la transmission orale était le mode d’acquisition des connaissances. Ce que veut dire Paul Veyne, c’est que la notion de vérité est historique, en d’autres termes, elle dépend de l’époque et de la culture. La vérité est comme un récipient : c’est à l’intérieur de ce récipient, de ce vase, c’est-à-dire l’idéologie d’une époque, que la notion de vérité a du sens. Nous voyons les acteurs de la recherche de la vérité nager ou se noyer dans ce vase idéologique. Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Ces deux questions n’ont de sens que si l’on comprend que la notion de vérité est liée aux processus par lesquels les pensées des individus se structurent. La nôtre est l’héritière du siècle des Lumières, qui cherchait à faire correspondre nos discours avec la réalité. Mais ce ne fut pas toujours le cas. Ainsi pour le Grec de l’Antiquité, considérer qu’il faut vérifier les dires du poète en les comparant avec des faits véritables n’avait réellement aucun sens, puisque le poète était celui qui savait. Le poète était le maître de la vérité, transmettant de génération en génération, de bouche à oreille, ce qu’on savait. On le croyait parce que personne ne pensait à remettre en doute ce qu’il disait. Peu importe d’ailleurs si cela ne devait jamais se vérifier, puisqu’il parlait de lieux inaccessibles, d’un passé glorieux ou d’une terre si lointaine que personne ne pensait y aller. Prenons un exemple : Lucien de Samosate au iie siècle de notre ère racontait les aventures des habitants sur la Lune, dans un ouvrage intitulé Histoires véritables. Bien entendu nos écoliers, lorsqu’ils le lisent savent que tout est faux et que le titre lui-même est à prendre au second degré, car aujourd’hui nous savons qu’il n’y a pas de

De quoi le culturisme est-il le signe ?

PHILOSOPHIE De quoi le culturisme est-il le signe ? Parfois la philosophie s’invite là où on s’y attend le moins. Un samedi soir un peu désœuvré devant la télévision, j’assistais à l’interview du champion de bodybuilding Samuel Hartman, invité d’un talkshow sur une chaîne de la TNT, et me voilà interpellé face à son corps déformé par une musculation à outrance, au point de ressembler à une marionnette ridicule1. Champion du monde du culturisme, il ne se cacha pas de prendre des produits dopants interdits. Mon cerveau endormi sortit de sa torpeur au moment où se développa la sempiternelle conversation entre des invités du show-biz jouant les pucelles effarouchées – dans un milieu où toutes les drogues sont en libre circulation – et un invité candide qui était venu défendre un sport extrême, dangereux pour la santé, mais qui sert de modèle à des milliers de jeunes. Des jeunes qui idéalisent le rapport à un corps musclé à travers les réseaux sociaux démultipliant les images de ce genre de pratique. Et me voilà piégé : en tant que presque « boomer », soit je riais devant mon écran en m’exclamant « quelle horreur ! » (il est vrai que l’individu apparaissait déformé, presque un personnage de cartoon gonflé à l’hélium) et dans ce cas je pouvais être taxé d’ignorant, de jaloux, voire frustré (il est également vrai que ce sont mes abdos qui sont eux gonflés… et pas à l’hélium) ; ou bien je faisais le rôle du spectateur respectueux des autres, tolérant et donc fade, sans avis, l’archétype même du lâche. Soyons clairs une bonne fois pour toutes : la pratique du bodybuilding m’apparaît comme étant ridicule et esthétiquement de parfait mauvais goût. Mais quel est l’intérêt de ce simple point de vue subjectif, plaisir sans concept qui n’appartient qu’à mon regard ? En quoi cela pourrait-il intéresser la philosophie ? Je vais plutôt faire un pas de côté, décaler mon propos et me demander de quoi ce genre de pratique est le signe dans notre société. Car Samuel Hartman, s’il est invité dans une émission de télé nationale, c’est qu’il représente une communauté assez importante en 2025. Que symbolise-t-il ? Que cherche-t-il à montrer en gonflant outrageusement son corps ? De quel signe est-il porteur ? Peut-on faire la sémiologie du bodybuilding ? La sémiologie (ou autrement appelé sémiotique, les deux termes étant quasiment synonymes) est une science humaine née au siècle dernier et part d’un principe simple : toute manifestation humaine est porteuse de sens. Rien n’est gratuit, rien n’est muet. Un des représentants français les plus brillants de la sémiotique futRoland Barthes, intellectuel majeur décédé en 1980, et qui marqua son époque avec une compilation de chroniques parue en 1957, Mythologies. Dans ce livre, il étudia toute une série de phénomènes propres à la société dans laquelle il vivait, c’est-à-dire la France des Trente Glorieuses, consommatrice de nouveaux plaisirs et pleine d’espoir pour son avenir. Même si le livre a une partie analytique et théorique, c’est surtout lorsque Barthes analyse des éléments concrets que son ouvrage devient véritablement inspirant. De la voiture emblématique de Citroën, la DS, il écrit : « Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique. »2 Dans d’autres chroniques, il fit par ailleurs une comparaison entre les matchs de catch ouvertement truqués et le judo, l’un exprimant les valeurs du bien et du mal, l’autre la sophistication et l’humilité de la chute silencieuse. Il s’arrête même sur la publicité pour une sauce tomate pour montrer la mécanique de la suggestion de l’achat. Tout a du sens, tout est parlant ! Roland Barthes s’inspira du travail d’un linguiste, Ferdinand de Saussure, qui expliquait que tout était signe, signe de quelque chose. Il ne faut surtout pas se contenter d’accepter les messages envoyés par notre société comme si c’était superficiel. Tout signe est divisible en deux parties étroitement liées de manière aussi arbitraire qu’intime, de manière immotivée, mais définitivement indissociable. La première partie de ce tout est le signifiant, l’image acoustique : ce que l’on entend, ce que l’on voit, ce qui interpelle notre esprit par sa musique et ses couleurs. Et il y a le signifié, c’est-à-dire le sens profond, le concept derrière le son. La DS était ainsi le symbole des Trente Glorieuses, le prestige de l’industrie française qui s’imposait dans le monde. C’était le triomphe de la bourgeoisie qui consommait ces articles jetables qu’étaient et sont encore les voitures. Aujourd’hui cela résonne dans nos oreilles, au point que c’est devenu une marque de voiture à part entière, signe d’un luxe qui ne se veut pas tapageur, un luxe que l’on peut admettre et dont on peut jouir sans être accusé d’être un ultrariche dans un pays qui a la passion de l’égalité. DS3/DS4, voilà donc des signes qui ont encore du sens, plus de soixante-dix ans après la création de la première série. On revoit le Général assis au fond de sa DS, la carrosserie criblée de balles, mais survivant aux attaques de l’OAS au PetitClamart. La DS, c’est la voiture de la France moderne… de nos grands-parents. Certes ce lien entre signifiant et signifié est relatif. Relatif à une culture, un pays, une époque. Mais on ne peut s’en défaire et on ne le choisit pas : nous sommes soumis à cet attelage. C’est pour cela que le bodybuilding peut intéresser la philosophie, car nous pouvons nous demander : de quoi est-il le signe ? Je ne vais pas entrer dans le détail des catégories de ce sport, de ce culte du corps et de la performance visuelle. Je vais juste faire la liste des signes qu’il comporte. Le premier est celui de la posture statique. Statique car il ne s’agit ni d’une course ni d’un affrontement. Le bodybuilder est seul face à lui-même, même s’il participe à un concours, même s’il donne l’impression de battre ses adversaires. Il n’y a en réalité aucun affrontement, sauf contre lui-même. Certes on peut le considérer comme un sport dans le sens où il y a au cours de la

Lai de Aristote : Ce que cachent les adages moraux

PHILOSOPHIE Lai de Aristote : Ce que cachent les adages moraux Tony Estanguet raconte dans son dernier livre, Par amour du sport, la préparation des Jeux olympiques de Paris en 2024. Et une anecdote racontée avec le sourire m’a remis en mémoire une mésaventure arrivée à Aristote. Aristote ? Comment cela ? Tony Estanguet raconte que la DGSE – nos services secrets – l’avait mis en garde contre la possibilité que des nations jalouses envoient des jeunes femmes blondes le séduire. Qu’une espionne venue du froid s’approche de lui pour le séduire devait être immédiatement un signal d’alarme  : le but sera de lui soutirer des secrets sur l’oreiller. Un truc vieux comme le monde qui fit sourire l’athlète. Peut-être estimait-il qu’il aurait facilement résisté aux charmes de cette espionne. Ou fut-il vexé qu’on lui annonce qu’il était impossible qu’une femme tombe sous son charme sans arrière-pensée ? Quoi qu’il en soit il trouva ce conseil ridicule. Ne lui en déplaise, d’autres et non des moindres, se sont fait prendre dans de tels filets. Une légende célèbre pendant tout le Moyen Âge raconte comment le philosophe Aristote, maître de l’impétueux Alexandre le Grand, s’est retrouvé dans les bras d’une jeune femme qui voulait le dominer. Cette histoire, connue sous le nom de Lai d’Aristote, est une satire du prétendu pouvoir de la philosophie, qui protégerait les hommes du désir de chair. Il raconte comment on peut être un grand intellectuel, voire un savant respecté de tous au soir de sa vie, et être manipulé comme un adolescent juvénile par une femme. Voilà l’histoire : « Aristote, qui avait pour élève Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.), reprochait à ce dernier de se laisser déconcentrer de ses royales fonctions par la courtisane Phyllis dont il était éperdument amoureux. Obéissant, le brave roi de Macédoine cesse donc de fréquenter la donzelle et s’en retourne traiter les affaires de l’État. Apprenant les raisons de son abandon, la gourgandine décide de se venger du vieux philosophe et tente de le séduire en se pavanant sous ses fenêtres en tenue légère. Notre [philosophe] tombe sous le charme ! Phyllis annonce alors au sage que s’il veut la posséder, il devra d’abord se livrer à un petit caprice et, sellé et bridé, se laisser chevaucher par la belle. L’éminent barbu accepte ce jeu sans se douter du tour qu’on est en train de lui jouer. En selle et hue ! Voilà Phyllis qui se promène à dos d’Aristote dans les jardins du roi, le fouettant pour le faire avancer. Alexandre, du sommet de sa tour, assiste à cette scène accablante. Amusé, il reproche tout de même à son maître de n’avoir point de raison et d’avoir cédé au jeu de la tentation. Le philosophe est bien contraint d’admettre qu’il n’a su résister à son désir, mais profite de la situation pour donner la leçon à son pupille : si même le sage succombe, que de précautions doit prendre le jeune et fougueux Alexandre pour ne pas se laisser prendre aux pièges de la séduction. Comme le dit Aristote : “Veritez est, et ge le di, / Qu’amor vaint tout et tout vaincra / Tant com cis siecles durera” (Lai d’Aristote, version de M.  Delbouille, v. 577-579, xiiie  siècle). »1 Nous pouvons bien entendu rire de la situation, en imaginant comment celui qui est considéré comme l’un des pères de la philosophie n’a pu maîtriser ses pulsions sexuelles. La situation s’appuie sur la faiblesse des sens et nous rappelle comment le monde obéit à des lois qui semblent éternelles. Mais l’affaire est plus sérieuse que cela. À la fois elle traduit un débat crucial sur la domination entre le corps et l’esprit, mais aussi sur une certaine vision de la femme, qui apparaît comme celle qui manipule. L’ombre d’Ève qui aurait poussé Adam à la faute n’est pas si loin, et cette histoire sert un certain conservatisme religieux et moral : hommes de pouvoir, méfiez-vous de la femme séduisante, elle vous perdra ! Mais commençons par le premier axe : l’esprit peut-il se libérer du pouvoir du corps ? Depuis Platon, c’est une question presque existentielle. Dans Phédon, qui raconte la mise à mort de Socrate en 399 avant notre ère, apparaît le thème de la libération de l’esprit grâce à la mort. Philosopher c’est apprendre à mourir ! « “Quand donc, dit Socrate, l’âme atteint-elle la vérité ? En effet, lorsqu’elle entreprend d’étudier une question avec l’aide du corps, elle est complètement abusée par lui, cela est évident.” N’est-ce pas alors que l’âme du philosophe méprise le plus le corps, le fuit, et cherche à s’isoler en elle-même ? » (Platon, Phédon, 65 b-d.) Ces phrases attribuées au philosophe aux portes de la mort ont marqué durablement le monde occidental, car il soulignait le décalage entre corps et esprit, au profit de ce dernier qui avait la possibilité d’être immortel. Le libérer du corps, c’était le libérer des besoins qui l’asservissaient : besoin de manger, de boire, mais aussi le désir sexuel qui pervertissait la beauté de la pensée pure. Socrate lui-même ne s’était-il pas retrouvé devant un tribunal en partie parce que son amant, Alcibiade, avait trahi Athènes lors de la guerre contre Sparte ? Le corps est faible et corruptible, mais surtout méprisable, car c’est ce qui nous rattache à notre condition animale. L’esprit et la conscience, c’est la part immatérielle de notre être qui peut nous élever au-dessus de notre condition de mammifère évolué. L’âme doit donc se libérer du corps absolument. Ce sera le leitmotiv de la morale chrétienne dominant tout le Moyen Âge et le Lai d’Aristote devint une figure rituelle utilisée à de nombreuses reprises dans les manuscrits : il fallait mettre en garde contre le démon sexuel ! Et ce démon était représenté par une femme, notamment de celles qui avaient de mauvaises mœurs considérées comme condamnables. Et plus particulièrement dans une position précise, l’equus eroticus, qui consiste à être à cheval sur l’homme, ce que la jeune Phyllis n’hésita pas à faire sur Aristote. Honte à elle  ! Notons bien qu’Aristote ne perdit pas sa réputation de grand penseur et il fallait continuer à lire ses principes moraux, alors que c’était un vieil homme qui désirait

Faut-il continuer à mépriser Jul ?

PHILOSOPHIE Faut-il continuer à mépriser Jul ? Pendant quinze ans Jul fut le client parfait pour que je puisse le mépriser et ainsi montrer mon bon goût musical : enfant des quartiers nord de Marseille, parlant un français avec un vocabulaire assez pauvre et rempli de fautes, il chantait en auto-tune (c’est-à-dire qu’un ordinateur modifiait sa voix pour éviter d’entendre les fausses notes) sur une musique rap loin de mes valeurs auditives. Mes élèves, pendant ces quinze années, se sont moqués ouvertement de lui (tout en l’écoutant secrètement !). Tout allait bien. J’avais de bons points de repère : un lycéen faisait le signe de Jul avec ses deux mains et ponctuait ses phrases avec le fameux « wesh », je pouvais alors sans regret le classer dans la catégorie des mauvais élèves. Les choses étaient claires. Jul allait disparaître dans les limbes de l’industrie musicale, remplacé par un autre crétin commercial dans le cœur de nos adolescents. Oui mais voilà, cela ne s’est pas passé exactement comme ça. Jul, gamin loin des réseaux parisiens, a produit seul sa musique et au fil des albums il a construit un son reconnaissable entre tous. Peut-être pas le génie musical du siècle, mais on ne saurait dire si ses chansons vieilliront bien ou pas. Et surtout il a réussi un exploit qui a attiré mon attention : réunir cent mille personnes au stade de France, permettant à ceux qui aiment l’écouter de communier ensemble dans une immense fête. Maintenant les premiers fans sont des jeunes adultes et ils assument de plus en plus leurs goûts musicaux. Bien entendu Jul n’est pas le premier artiste à remplir un stade, loin de là, car l’ère de la culture de masse a débuté il y a soixante ans lorsque, au mois d’août 1965, The Beatles ont réuni à New-York des dizaines de milliers de jeunes qui n’entendaient rien mais qui savaient qu’ils ne regretteraient jamais d’être venus.  Spectacle de masse pour une société de masse, en opposition avec les élites qui regardent avec mépris ce qui leur apparaît comme une forme de décadence, elles qui estiment avoir le monopole du bon goût, alors qu’ils sont souvent les pires philistins. Philistin ? Qu’est-ce que ce terme ? Un peu de suspens la définition arrivera un peu plus tard.  Avant cela, présentons notre philosophe :  Hannah Arendt, philosophe d’origine allemande décédée en 1975, autrice majeure aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, utilisa ce concept dans un célèbre article, La Crise de la culture, écrit en 1961, où elle analyse l’évolution et la place de la culture dans nos sociétés modernes. 1961, la date ne peut pas être hasardeuse : le rock s’était développé pleinement avec des chanteurs comme Elvis, et une nouvelle cible de la société de consommation s’affirmait de plus en plus : la jeunesse ! Jeunesse qui allait devenir un véritable moteur de l’industrie de la musique et du cinéma. Du divertissement et du loisir en d’autres mots. Culture, masse, philistin, industrie, loisir, divertissement ? Cela nous fait beaucoup de termes bien différents les uns des autres, mais qu’on a du mal à distinguer clairement. Définissons donc tout cela, en suivant notre guide, Hannah Arendt.  Tout d’abord la philosophe distingue la culture de la création d’œuvre d’art. L’art est une réalité indépendante de toute considération sociale et politique. L’art vise la création d’œuvres esthétiques, belles ou laides – car on peut tout à fait concevoir la laideur comme une forme d’esthétique, et l’artiste est totalement indépendant des considérations et des attentes de la société dans laquelle il vit ; même si bien entendu il peut intervenir au cœur des préoccupations de ses contemporains, soit pour signifier un acte politique, soit pour soutenir le pouvoir en place, soit tout simplement pour divertir son public. Mais son œuvre d’art, elle, est une fin en soi, c’est-à-dire qu’elle n’a pas à justifier son existence par une quelconque utilité. L’œuvre d’art est une réalité qui se suffit à elle-même. Certes parfois elle peut avoir un retentissement extraordinaire dans la société, mais même si ce n’est pas le cas, même si elle indiffère les contemporains de l’artiste ou si elle crée un scandale lorsqu’elle est présentée au public, peu importe car ce n’est pas là que réside son essence. Les œuvres d’art ne participent pas aux principes vitaux, dans le sens où elles ne servent pas à nous nourrir, nous loger ou nous reproduire. Elles ne sont donc pas des créations humaines pour répondre à nos besoins. Les œuvres ont un caractère durable, parfois vieilles de plusieurs siècles et elles échappent à la consommation. Un simple objet est une chose alors que les œuvres d’art sont des réalités mondaines, explique Hannah Arendt, c’est-à-dire qu’elles ont surgi dans le monde et y persistent. Nous les rencontrons lorsque nous allons dans un musée, dans un cinéma ou une salle de spectacle, et ce même si notre vie n’en dépend pas. Les œuvres d’art, de tout temps, sont des créations humaines à part parmi tous les autres artefacts. Mais ce qui change aujourd’hui, c’est que nous vivons désormais dans une société de masse : auparavant elle était restreinte à quelques classes de la population, appelées élites et il était facile de se définir en dehors de la société : les prolétaires, les paysans, etc. étaient considérés comme en dehors de la société et à ce titre ils n’étaient pas tenus de suivre les diktats de cette société. Il se dégageait pour eux une forme d’exclusion mais aussi – conséquence paradoxale – une forme de liberté car on ne tenait pas compte d’eux. Aujourd’hui toutes les classes d’individus ont été intégrées à la société, ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Mais du coup l’individu n’appartient plus à une couche sociale en opposition avec le reste de la société. Il appartient à la société de masse. Seul l’artiste peut encore se construire contre la société. Et force est de reconnaître que c’est ce que fit Jul lors de ses premières années musicales : personne ne le soutenait, tout le monde le méprisait. Il a réussi à forger un style qui lui est propre, en transgressant toutes les règles, y compris celle de la

La psychologie de la foule

PHILOSOPHIE La Psychologie de la foule “Quant à flatter la foule, ô mon esprit, non pas, Ah! le peuple est en haut, mais la foule est en bas” — Victor Hugo, L’Année terrible, 1872 Cent ans après, les Jeux olympiques furent de retour en France et ils commencèrent par le périple de la flamme depuis Marseille dès le début du mois de mai 2024. Au-delà de l’autocongratulation des autorités qui ne virent aucun incident éclater au cours de cette pérégrination, il y a eu des voix pour s’interroger sur le bien-fondé d’une telle célébration. Des râleurs me direz-vous, des « peines-à-jouir » pour reprendre l’expression de la maire de Paris. Mais pas que. Il y eut aussi des associations pour se plaindre du comportement répréhensible et irrationnel des foules au passage de la flamme, avec des conséquences préjudiciables. Prenons l’exemple des célèbres calanques de Marseille : bijou fragile, tout un chacun sait le respect qu’il faut lui consacrer. Et pourtant des centaines de déchets restèrent après le passage, au grand désespoir des associations1. Pourquoi, lorsqu’on est au sein d’une foule, se comporte-t-on souvent de manière totalement irresponsable ? Pourquoi perd-on tous ses réflexes citoyens ? Pourquoi s’accorde-t-on des droits et des passe-droits qu’on condamne lorsqu’on est extérieur à cette foule ? La réponse est dans la question : une foule n’est pas un simple agrégat d’individus ; c’est aussi un monstre qui a sa propre vie, sa propre logique et ses propres lois du comportement. Être dans une foule, c’est donc ne plus exister en tant qu’individu mais faire partie d’un ensemble qui nous avale, qui digère notre singularité et qui recrache des pions au comportement collectif. Cela fait plusieurs siècles qu’on s’intéresse au concept de foule mais ce fut Gustave Le Bon, le premier qui écrivit un ouvrage de référence, avec sa Psychologie des foules en 1895. Voilà la définition de la foule qu’il proposa : « [c’est] une agglomération d’hommes [où] il se forme une âme collective, transitoire sans doute, mais présentant des caractères très nets : […] Évanouissement de la personnalité consciente […] contagion des sentiments et des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées, tels sont les principaux caractères de l’individu en foule. Il n’est plus lui-même, il est devenu un automate que sa volonté ne guide plus. » Nous avons donc là l’idée que la foule va submerger l’individu jusqu’à ce qu’il disparaisse. Dès lors, dominé par l’anonymat, l’individu est comme une cellule d’un corps vivant. Il y a une contagion des idées et des émotions, et ce d’autant plus vite et plus remarquable s’il y a un meneur/porte-parole identifié : tout le monde va penser dans le même sens, ou plutôt cesser de penser, au profit d’un mouvement collectif malsain. Ce que les individus ne se seraient pas permis de faire, la foule ose et use de sa force pour devenir outrageante, menaçante et dangereuse. Puis une fois que la foule s’est dispersée, cette inconscience provisoire disparaît. Mais auparavant c’est comme si, en tant qu’être rationnel, j’oubliais totalement ma liberté de pensée au profit d’une force collective qui me domine. Ce schéma semble si proche de la réalité : que ce soient les foules allemandes devant un discours d’Adolphe Hitler ou la masse de spectateurs irrespectueux au cours d’une manifestation quelconque, ou bien les terribles piétinements lors de certains pèlerinages à la Mecque, tout semble dire que parce que la responsabilité individuelle se dissout, la conscience de ses actes suit le même chemin, et la foule devient un être collectif avec sa propre personnalité. Gustave Le Bon fut le premier à vraiment théoriser ce genre de descriptions en leur donnant une dimension scientifique et il intéressa tous ceux qui voulaient explorer la dimension inconsciente du comportement humain, en commençant par le plus célèbre d’entre eux, Sigmund Freud. Dans un livre de 1921, Psychologie collective et analyse du moi, le célèbre médecin autrichien vit dans la théorie de la foule une manière de comprendre, par contraste, le rôle que jouait le surmoi – c’est-à-dire notre conscience morale – sur les individus : débarrassés du carcan que serait la culpabilité, au cœur d’une foule qui nous rend anonymes, nous nous autorisons les pires retours à nos pulsions de plaisir. Nous avons donc une explication de la raison des excès de la foule ; nous nous autorisons à transgresser les valeurs du Bien et du Mal issues de notre éducation pour suivre des penchants moins avouables : tendance à suivre comme un mouton, paresse, négligence, etc. La foule serait le lieu d’une possible perdition, où l’individu peut redevenir cet être peu estimable puisqu’il est invisible, qu’on ne peut l’accuser de quoi que ce soit… Il peut laisser ses déchets traîner derrière lui ; il peut crier des slogans douteux ; il peut même s’ouvrir à des instincts violents en participant à des lynchages. Les faits semblent démontrer cette réalité et faire force de loi. Or l’affaire n’est pas si simple : Gustave Le Bon était un penseur du xixe siècle et sa théorie va lui servir à classer les foules, voire à développer également un discours raciste. Dans d’autres ouvrages, il indique qu’une foule d’Africains n’aurait certainement pas les mêmes caractéristiques qu’une foule d’Européens – l’une et l’autre montrant ainsi les différences entre les races (et justifiant sans doute le colonialisme). Lire Gustave Le Bon sans recul ni précaution, c’est donc avoir un discours qui va pouvoir servir et justifier les condamnations morales de ceux qui se présentent comme supérieurs face à la foule ignorante, une foule dangereuse, celle des ouvriers par exemple qui défilent pour défendre leurs droits. À ce titre, ça peut servir un discours politique, la foule qui manifeste ne penserait pas : les Gilets jaunes cassent ; les écolos deviennent des terroristes, etc. La foule est inconsciente (celle de ceux qui ne savent pas) et il faut contrebalancer par le conseil ou l’assemblée de sages (eux savent, donc doivent diriger les premiers). La foule serait le lieu d’une possible perdition, où l’individu peut redevenir cet être peu estimable  La théorie de Gustave Le Bon mêle deux sciences balbutiantes à son époque, la psychologie et la sociologie. Mais que dit la science aujourd’hui ? Elle semble suivre effectivement les conclusions de Le Bon, mais avec

Les nouvelles formes d’aliénation

PHILOSOPHIE les nouvelles formes d’aliénation “Nous sommes accoutumés à juger des grandes inventions par l’avantage qu’elles nous rapportent” ––– Ernst Jünger, Le Traité du sablier, 1954 Depuis juillet 2024, Le Comte de Monte-Cristo a réuni neuf millions de spectateurs dans les cinémas, faisant de lui un des films français les plus rentables. L’opus avec l’acteur Pierre Niney a été en partie tourné au château de Lavérune, près de Montpellier et dans les rues de Pézenas en octobre 2023. Mais derrière ces moments magiques se cacha une autre réalité un peu plus sombre : les figurants en costume d’époque durent se faire scanner, afin que leur image soit utilisée pour les scènes de foule. L’IA multiplie ainsi facilement les personnages, permettant aux sociétés de production de nettes économies, donc d’augmenter leurs bénéfices. Les figurants au cinéma vont devenir quantité négligeable et seules les têtes d’affiche garderont des rôles bien rémunérés. De plus en plus, les acteurs principaux joueront avec des fonds verts et le reste ne sera qu’animation en postproduction1, sauf si les syndicats peuvent établir un rapport de force avec les financiers pour la défense du métier. Nous avons là un nouvel exemple de ce qui caractérise l’économie capitaliste : l’exploitation par quelques-uns du plus grand nombre, afin de gagner toujours plus d’argent. Cela se fait dans un double mouvement : la production capitaliste ne peut fonctionner que si elle offre un service de qualité à ses clients qui bénéficient du système ; et dans le même temps, elle aliène toujours plus ses travailleurs, c’est-à-dire que non seulement elle les exploite, mais elle modifie le rapport même au travail. L’aliénation du travailleur, qu’est-ce que c’est ? Pour bien comprendre cela, il faut revenir à l’analyse qu’en faisait Karl Marx en 1867 dans son célèbre livre Le Capital. Avant de commencer, il faut rappeler que pour Marx, le travail est une des activités les plus nobles qui soient pour l’être humain : c’est ce qui nous permet de lutter contre la nature et de la transformer pour qu’elle réponde à nos besoins. Mais c’est aussi un formidable facteur de reconnaissance de soi-même : le travail libère et devrait rendre heureux l’être humain. Dès 1844, Marx expliquait que « Toute l’histoire de l’humanité peut se comprendre comme la production de l’homme par le travail humain. ». Son importance est donc centrale. Mais le travail spécifiquement en usine rend malheureux et humilie les individus, réduits à l’état de marchandise, offrant leur force de travail à un patron, c’est-à-dire leur capacité à travailler pendant un temps donné (jusqu’à quatorze heures par jour au xixe siècle et aujourd’hui en moyenne sept heures) contre un salaire qui n’a rien à voir avec leur qualité de travailleurs : si l’offre d’embauche est importante et le travailleur rare, il sera payé très cher ; si à l’inverse nous sommes dans une période de disette et de chômage élevé, le même ouvrier sera payé très peu. Et ce qui rend la relation au salaire si élastique, c’est que le travail est facilité par la machine : Marx l’identifie comme un des malheurs du travailleur. Avec l’apparition de la machine-outil, l’homme devient l’élément le plus fragile et le plus facilement remplaçable du système de production. La machine n’est jamais malade, ne fait jamais grève, et l’ouvrier devient un élément interchangeable dont le salaire n’est pas fixé par la qualité ou la difficulté d’un travail, mais par les lois du marché. Le seul moyen de pouvoir réguler ce rapport de force et ce système d’oppression, c’est, selon Karl Marx, la lutte syndicale et la grève. Il faut que les ouvriers s’organisent de manière à imposer aux patrons une rémunération décente. Mais en 2024, faut-il considérer l’œuvre de Marx comme une Bible et lui comme un apôtre qui nous donnerait une vérité indépassable ? Pouvons-nous appliquer son raisonnement à la réalité de l’exploitation des artistes par l’IA ? La réponse peut nous être donnée par une philosophe française, Simone Weil (1909-1943), dans un texte de 1934, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale. La vraie grande idée de Marx, ce ne sont pas les considérations sur le futur de la révolution prolétarienne, mais son analyse des mécanismes de transformation de la société, avec un outil scientifique indéniable. Marx avait compris que la société évoluait du fait de « transformations matérielles ». Ce qu’on appelle le matérialisme historique : dans une société la tendance générale est à la stabilité des rapports de force. Il y a toujours eu et il y aura toujours des dominants et des dominés, et l’exploitation de l’homme par l’homme n’est finalement concurrencée que par l’exploitation de la nature par l’homme. L’histoire de l’humanité, c’est l’histoire des innovations technologiques qui ont permis à ces rapports de force d’évoluer : chaque fois qu’une grande invention a perturbé l’équilibre général de la société, celle-ci a vu émerger de nouvelles forces dominantes. La domination n’est pas simplement due à la volonté de quelques-uns de dominer les autres. C’est une dynamique de l’entreprise qui domine et qui doit évoluer pour garder cette dynamique. C’est une forme de loi de la jungle qui oblige à innover sans cesse pour améliorer ses performances. Simone Weil précise : « La véritable raison de l’exploitation des travailleurs, ce n’est pas le désir qu’auraient les capitalistes de jouir et de consommer, mais la nécessité d’agrandir l’entreprise le plus rapidement possible afin de la rendre plus puissante que ses concurrentes. » « Une amélioration de l’ordre social suppose […] une étude approfondie du mode de production, pour chercher à savoir ce qu’on peut en attendre du point de vue du rendement […] quelles formes d’organisation sociale sont compatibles avec lui, et enfin comment il peut être transformé. »2 Ce qu’aucun marxiste n’a fait, selon elle ! Que diraient donc les marxistes du numérique et de l’IA ? Est-ce une nouvelle forme d’exploitation, avec une augmentation exponentielle des bénéfices financiers au détriment du travail du comédien qui joue des petits rôles de figuration ? Est-ce que nous allons assister à une nouvelle forme d’aliénation, le comédien devant accepter des contrats de plus en plus précaires, avant de disparaître définitivement ? Faut-il réagir ? Est-ce que cela a encore du sens ? Et que peut-on espérer de la mise en place d’un rapport de force basé sur la grève ? Faut-il que les figurants aillent

Voter, est-ce un piège à cons ?

PHILOSOPHIE Voter, est-ce un piège à cons ? Les résultats des législatives de juin 2024 ont déçu, déstabilisé et frustré le plus grand nombre de personnes possible. Jamais des élections eurent un impact aussi ravageur, quelle que soit l’obédience politique de chacun. Au point qu’on peut se demander si la formule de Jean-Paul Sartre, élections, piège à cons !, n’est pas à ressortir ! Certes le philosophe français (né en 1905 et mort en 1980) a écrit un petit manifeste dans un contexte totalement différent : en 1968, et après plus d’un mois de grève générale les élections donnèrent une majorité parlementaire à de Gaulle. Les différents mouvements révolutionnaires en furent estomaqués : le peuple français choisit la stabilité à travers la figure tutélaire d’un vieil homme qui représentait une autorité morale mais aussi la France conservatrice. Pourquoi ? L’argument de Sartre c’est que le vote est resté censitaire dans son esprit. Le vote censitaire, c’est à partir de 1789 faire voter uniquement les propriétaires, en excluant les masses d’ouvriers. Ce vote ne resta pas longtemps exclusif mais l’hypothèse de Sartre c’est qu’il marqua suffisamment les esprits pour que chaque ouvrier, alors que dans la rue il est membre d’un groupe qui s’appelle le peuple, lorsqu’il entre dans l’isoloir devient un individu (petit) bourgeois qui défend ses possessions. Sartre écrivit : “En votant demain, nous allons, une fois de plus, substituer le pouvoir légal au pouvoir légitime. Le premier, précis, d’une clarté en apparence parfaite, atomise les votants au nom du suffrage universel.” Le pouvoir légitime, pour Sartre, c’est celui du peuple et de la rue. Le pouvoir légal c’est celui qui sort des urnes et du choix d’électeurs qui sont comme des atomes, séparés les uns des autres. “L’isoloir, planté dans une salle d’école ou de mairie, est le symbole de toutes les trahisons que l’individu peut commettre envers les groupes dont il fait partie. Il dit à chacun : personne ne te voit, tu ne dépends que de toi-même ; tu vas décider dans l’isolement et, par la suite, tu pourras cacher ta décision ou mentir.” (Jean Paul Sartre, Les Temps modernes, 1973). L’isoloir reste donc le lieu d’une alchimie où on passe de la revendication de plus de justice à des considérations plus mesquines : vais-je être préservé ou déstabilisé par des changements radicaux ? J’ai peur pour moi et pour ma famille et donc je préserve la sécurité avec ce que je connais, au détriment de mes convictions les plus profondes. Les élections sont-elles donc un piège à cons ? C’est bien entendu plus complexe que cette expression lapidaire. Mais nous pourrions la transformer en détournant la formule du philosophe allemand Hegel : Les gens votent pour des individus qu’ils ne veulent pas nécessairement au pouvoir, et ne votent pas toujours pour leurs idées. 1 Didier Eribon, Retour à Reims, partie III, chapitre 1, p. 132 des éditions Fayard 2009 Christophe Gallique

Le même et l’autre

PHILOSOPHIE Le même et l’autre Deux événements ont rapproché Lodève et Paris en 2024 : la restauration de la Cathédrale Saint-Fulcran qui précède celle de Notre-Dame de Paris. Certes Lodève est à l’avant-garde : la ville a organisé ses festivités plusieurs mois avant l’ouverture des portes de la Vieille Dame, le 8 décembre prochain, et ces journées eurent un vrai succès populaire. Mais une question taraude mon esprit : pourquoi ce besoin de reconstruire à l’identique des monuments du passé alors que notre société voue un culte au progrès et à l’évolution ? Et d’ailleurs, est-ce vraiment les mêmes édifices que nous pourrons tous visiter ? Bien qu’elles soient reconstruites à l’identique, y compris leurs clochers, ce sont des bâtiments différents, avec des murs différents, des poutres neuves sous un toit changé, une flèche différente…   Que veut dire être le même pour un édifice religieux ? Est-ce parce que les fidèles pourront venir dans le même cœur ? Mais si la symbolique est la même, pour autant le cœur sera un autre cœur. Alors que tous les ouvrages architecturaux de cet âge ont connu de multiples modifications au cours des siècles, alors que nous avons tous vu Notre-Dame de Paris brûler en ce mois d’avril 2019, il y a une forme d’obsession pour la reconstruction à l’identique, la recherche de la stabilité dans le semblable. Pourquoi n’en a-t-on pas profité pour construire autre chose ? Des tas de projets, baroques ou post-modernes ont été balayés d’un revers de la main par la majorité des médias et “experts” d’un soir, au profit d’un conservatisme d’une apparence qu’on voudrait immortelle.   Mais il y a un paradoxe : il va sans dire que la cathédrale Notre-Dame appartient à notre patrimoine commun, que nous soyons pieux ou pas, mais restaurer la cathédrale à l’identique, n’est-ce pas justement trahir l’identité de la cathédrale, en remplaçant les pièces d’origine, calcinées, par des pièces neuves, mais étrangères à la cathédrale d’origine ? L’identité est-elle réellement dans la forme de la cathédrale – en particulier ce qu’on voit, c’est-à-dire la fameuse flèche qui date du XIXe siècle – ou dans la sacralisation du lieu pour des activités religieuses et/ou touristiques, quel que soit ce lieu, quelle que soit la forme qu’il prend ?

Les petites choses qui font basculer la vie

PHILOSOPHIE Les petites choses qui font basculer la vie The Zone of Interest est en 2024 un film à voir. Pas très joyeux certes, mais très intéressant pour s’interroger sur les tréfonds de l’âme humaine : on y voit la vie ordinaire d’une famille de fonctionnaires nazis dans leur logement de fonction. Le fonctionnaire en question était un militaire, Rudolph Höss, commandant d’Auschwitz, et avec son épouse Hedwig ils avaient un charmant jardin collé au mur du camp d’extermination. Lorsqu’on regarde un tel film, on est bien entendu horrifié, mais en même temps il y a tant de personnes responsables et indifférentes à l’égard des souffrances qu’ils encadrent qu’on peut se demander si la moralité, la compassion ou même la pitié existent réellement au plus profond de l’âme humaine, si nous sommes réellement des êtres moraux. En 2011 est paru un ouvrage de philosophie au titre étrange, L’Influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine, du philosophe français Ruwen Ogien. Décédé en 2017, le philosophe tout au long de sa carrière s’est intéressé à la question de la moralité, mais pas pour expliquer ce qui est bien ou mal, mais plus exactement comment se forment nos jugements moraux. Car la philosophie serait bien pauvre et aurait oublié l’héritage de Socrate si elle s’érigeait comme une donneuse de leçon, imposant une vision prescriptive et définitive des comportements. Ruwen Ogien était le tenant d’une thèse, celle de l’éthique minimaliste : il faut qu’il y ait le moins de prescriptions morales possible, car tout avis moral est en réalité une volonté d’exercer du pouvoir sur les autres. Laisser les autres libres, juste en suivant trois règles : accorder la même valeur à la voix et aux intérêts de chacun, respecter le principe de neutralité à l’égard des conceptions du bien personnel et limiter le principe d’intervention aux cas de torts causés à autrui.

Langages et pensées

PHILOSOPHIE Langages et pensées “Vouloir penser sans les mots est une tentative insensée” | Hegel, Encyclopédie, IIIe partie : La Philosophie de l’esprit. Les affres du commerce entre français et chinois, occasion régulière de malentendus, démontrent facilement que la théorie de l’homo œconomicus – qui explique que dans nos achats nous serions de purs êtres rationnels qui calculent nos intérêts – n’éclaire que de manière caricaturale la réalité de nos échanges marchands. Chunyan Li, conseillère chinoise en marketing , montre à travers dix anecdotes1 les soucis que peuvent rencontrer des commerçants français lorsqu’ils croient que la communication via “l’anglais des affaires” est d’une totale transparence. Notamment elle montre pourquoi la notion de contrat signé n’est pas la même dans les deux langues : “La traduction chinoise du mot “France” est : “pays de la loi”. La France est connue pour son esprit juridique très rigoureux. Toutes les clauses, une fois écrites noir sur blanc, restent fixées.” C’est absolument clair : nous signons car nous sommes d’accord sur les termes de l’échange et revenir dessus va nécessiter des avenants âprement discutés. Mais il en est tout autrement en chinois : “les deux caractères du contrat, “He Tong 合同”, décrivent une convergence et l’ajustement adéquat, dans une logique dynamique et évolutive. Dans le premier idéogramme, la partie du haut représente un couvercle et celle du bas une boîte. Ensemble, il s’agit d’un contenant et son couvercle qui s’emboîtent parfaitement. Dans le second idéogramme, en haut se trouve une cheville de bois et en bas une bouche qui chante. Il s’agit de chanter ensemble pour fixer la cheville de bois sur le champ de travail.” Quelle poésie dira-t-on ! Et pourtant c’est le travail de froids commerçants qui cherchent leur intérêt dans une négociation qui épuise souvent les interlocuteurs français. Pourquoi ? Car ils ne tiennent pas compte d’un fait que la linguistique et la philosophie développent depuis plus de cent ans : la pensée est liée intimement au langage. Le philosophe allemand Hegel (né en 1770 et mort en 1831) écrivait : “C’est le son articulé, le mot, qui […]donne[nt] à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. […]Par conséquent l’intelligence, en se remplissant de mots, se remplit aussi de la nature des choses.” Avec ce célèbre passage il s’inscrivait dans une tradition qui permit les recherches modernes en linguistique. L’idée principale est que la structure du langage détermine nos pensées, ce qui en clair veut dire que notre langue organise, donne sa forme et ses limites à notre manière de penser : les mots nous donnent la possibilité de conceptualiser et donc de réfléchir. Au-delà des mots, point de pensée ! Hegel va même jusqu’à supposer que les mots (dimension rationnelle développée par l’humanité) donnent un accès sûr et direct à la réalité des choses. “Tout ce qui est réel est rationnel et tout ce qui est rationnel est réel” écrivait-il ailleurs ; ce qui voudrait dire que nos mots (nous, Occidentaux) nous permettent de saisir la réalité dans sa globalité et en toute objectivité. Face à cet ethnocentrisme assez radical, nous allons adopter une autre position : notre langue nous permet de prétendre à une interprétation de la réalité, pas plus. Chaque langue propose une autre interprétation.  Pour compléter cette thèse, nous devons comprendre quel lien il y a entre la pensée et le langage. Descartes en 1646 écrivait à l’un de ses interlocuteurs : “Il n’y a aucune de nos actions extérieures, qui puissent assurer […] que notre corps n’est pas seulement une machine […], mais qu’il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, excepté les paroles”. La thèse lie ainsi la pensée au langage. En analysant rapidement la structure de nos langues occidentales et, par différence, la langue chinoise, nous allons tester cette hypothèse. Grâce au linguiste Ferdinand de Saussure, suisse (né en 1857 et mort en 1913), nous savons que le mot – occidental – est un signe divisible en deux parties : le signifiant et le signifié. Le signifiant étant l’image acoustique et le signifié un concept. le verbe ÊTRE n’existe pas en tant que tel en chinois.La phrase “Socrate est un homme” ne se conçoit pas Autant leur association est elle arbitraire –immotivée dirait le célèbre linguiste–, autant leur union est intime. Notre langue se décompose en morphème (unité minimale de sens, tel que le “re” qui indique la répétition) et en phonème (unité minimale de son, tel que le [y] français qu’on retrouve dans rue. (ndlr : le son “u” se note [y] en phonétique) et Saussure explique que si la langue a une dimension diachronique (évolution dans le temps), elle possède surtout la dimension synchronique : les mots et les sons sont liés ensemble tel un système et la signification de chaque signe linguistique dépend de la langue elle-même dans sa singularité. Cela a une conséquence : nos langues sont essentiellement phonétiques, c’est-à-dire que lorsque nous découvrons un nouveau mot – par exemple lorsque nous lisons un roman de Victor Hugo où est employé du vocabulaire inusité et oublié aujourd’hui – nous pouvons le lire sans en comprendre la signification. Celle-ci est détachée de la dimension acoustique qui nous vient naturellement. Ce mécanisme devenu automatique fonctionne également lorsqu’on apprend une nouvelle langue : nous avons tous prononcé en lisant la BD française Blueberry qui met en scène un cowboy le juron “damned”, [damnèd], mais aucun anglo-saxon ne vous comprendra si vous lui dites cela.   Problème de prononciation car nous sommes déterminés par nos phonèmes français qui ne sont pas les mêmes que ceux de nos cousins d’outre-Manche. Et problème de sens : ce n’est qu’après une longue pratique de la langue anglaise et/ou américaine que nous pourrons saisir les usages parfois subtils et multiples de cette expression. Cette façon d’aborder les mots organise naturellement notre manière de penser, car il y a un lien entre le son – image acoustique pour reprendre le terme de Saussure – et ce que nous comprenons, la façon de construire notre réflexion. Presque sans transition, revenons à la différence entre la pensée occidentale et l’écriture chinoise, dite “Han”. Cette dernière est constituée d’idéogrammes, ce qui signifie littéralement idée écrite : chaque signe représente une idée, sans passer nécessairement par un son, ce qu’en linguistique on appelle le signifiant. C’est