Des maths à la tomate

Portrait Des maths à la tomate Alexandre Grothendieck est mort le 13 novembre 2014, dans le plus strict anonymat, à l’hôpital de Saint-Girons. Peut-être ce nom compliqué à retenir ne vous évoque-t-il rien ? C’est normal : celui que l’on considère aujourd’hui comme le plus grand mathématicien du XXe siècle avait disparu 23 ans auparavant sans laisser d’adresse, fuyant les honneurs, refusant les prix, renonçant à des gains faramineux, des titres ronflants. Il avait décidé de finir sa vie en misanthrope dans un village de l’Ariège. Que son nom vous soit inconnu ou non, ses travaux sont à l’origine des plus grands outils de communication de notre époque, le numérique, le téléphone portable, Internet, même s’ils restent hors de portée pour qui n’a pas un solide bagage. Cédric Villani, le plus médiatique de nos médaillés Fields (l’équivalent du prix Nobel pour les mathématiques), affirme qu’il lui faudrait cinq ou six ans pour en comprendre la portée. C’est dire. Si je vous raconte son histoire c’est qu’elle nous mènera bientôt à Olmet et Villecun, pas très loin de Lodève, où celui qu’on compara à Einstein vécut au début des années 1970. Il avait le monde des mathématiques à ses pieds. Il va lui préférer les terres arides du Salagou, devenant radicalement écologiste, avant de se réfugier dans une vie spirituelle qui le coupera du monde des hommes. au bout de quelques mois, il s’est retrouvé seul sur ses 80 hectares Pascal Poot, le Grothendieck de la semence Ce matin de mars 2021, Pascal Poot est quelque part sur son tracteur, et au téléphone, la perspective d’une visite ne l’enchante pas. « Vous ne pouvez pas attendre qu’il pleuve pour monter ? ». Comme Grothendieck, Pascal se passerait aisément du commun des mortels, des questions bêtes, des réponses toutes faites. Avec sa femme Rachel, ses filles, une équipe réduite, il cultive d’arrache-pied 150 variétés de tomates anciennes, autant de légumes. Des chèvres, des chevaux, et un mode de vie plus proche de celui de ses ancêtres qui ne se seraient peut-être pas accrochés à une terre si aride. Lui si. Ses semences anciennes cartonnent sur Internet, une notoriété qui lui vaut de doubler ses ventes chaque année. Quand la production peut suivre. Destinée en majorité à de petits revendeurs bio qui achètent ses graines par correspondance, elle nécessite un travail gigantesque d’expérimentation, de sélection, de récolte, tri, stockage, commercialisation. Mille manipulations pour quelques bras seulement. Sur ses vidéos, devenues virales, Pascal Poot campe un Alexandre Grothendieck de la semence tout à fait vraisemblable ; même look débraillé, barbu, bonnet vissé sur le crâne. Paysan, autodidacte, il déconcerte en parlant couramment d’astrophysique et de physique quantique. Pour expliquer l’incroyable résistance de ses semences élevées à la dure, en plein air, sans eau, sans produits phytosanitaires, il échafaude des hypothèses à contre-courant de ses contemporains, dans lesquelles le langage des plantes joue un rôle essentiel. Lui les comprend parfaitement et plaint votre plante verte. « Est-ce que t’as envie d’écouter quelqu’un qui t’écoutera jamais ? La communication marche dans les deux sens, moi je les entends, même à distance », dit-il en guise d’explication. J’étais montée voir l’exploitation et le bonhomme pour la première fois en décembre dernier, j’avais pu mesurer le monde qui nous séparait, lui relié à une terre acquise par ses parents dans les années 60 alors qu’elle ressemblait encore à celle qui borde le Salagou, « une garrigue, chênes verts, cistes, thym, genêts et chardons sur 5 à 30 cm de terre et de caillasse posées sur du rocher. La pluie ? Euh… ça arrivait, rarement ». Le terrain de 80 hectares descendait jusqu’à l’emplacement de la centrale électrique. « Ça ne valait rien à l’époque. Le prix d’une 2 chevaux. Tout le monde foutait le camp à la ville, tout était à l’abandon ». Aujourd’hui il vit là, dans une maison qu’il a construite de ses mains, autosuffisante énergétiquement, – il n’a jamais payé un sou à EDF – qui respire la décroissance et le fait main. Autour d’un feu, d’un café rebouilli, l’histoire d’Alexandre Grothendieck peut commencer. Ici même, il avait construit un temple dans les années 70, un véritable temple bouddhiste, en croûte d’acajou, rapportée du port de Sète sur le toit de sa 4L. La croûte est restée. © Ali Arkady / Vii photo A l’école de la vie Il se souvient du bonhomme. Il l’a fréquenté, a été longtemps copain avec un de ses fils, Mathieu, a bien connu Mireille, la femme avec laquelle il aura quatre enfants. Ils étaient déjà séparés. Elle vivait à Lodève. Grothendieck était arrivé par l’intermédiaire des parents de Pascal, fabriqués dans le même moule, celui du retour à la terre, des communautés. Préférant migrer vers des contrées moins arides, dans le Cantal, les Poot avaient cédé leurs terres à des copains. Il y avait parmi eux des étudiants de Grothendieck. Le mathématicien allait les rejoindre. Il venait de recevoir la médaille Fields, en 1966, pour ses travaux en géométrie algébrique. Déjà, il s’affichait comme un insoumis, refusant d’aller chercher son prix à Moscou, en soutien à deux intellectuels condamnés aux camps pour avoir publié des textes en Occident. L’urgence écologique le questionnait. Il avait donné une série de conférences aux Etats-Unis, affichait ouvertement son soutien au Vietnam, revendiquait son anti-militarisme. En 1970, l’année où la rupture est consommée, il démissionne de l’IHES, l’Institut des Hautes Etudes Scientifiques, apprenant qu’il est financé en partie par les militaires. Il comprend aussi que ses travaux ont servi à fabriquer la bombe atomique. Survivre et Vivre Pascal Poot se souvient d’avoir vu débarquer quelqu’un qui ne connaissait pas grand-chose à la terre. Un jour, il a voulu boire de l’eau qui sortait d’une paroi, « c’est naturel, c’est bon », disait-il. « Il y a des mines de plomb dans les parages », lui répond Pascal. « J’ai quand même réussi à lui faire comprendre qu’il valait mieux s’abstenir ». Alexandre ne vit pas sur le terrain. Il s’installe dans une maison à Olmet. Il fait attention à tout ce qu’il mange, est particulièrement sensible à la qualité bio de
