Traversées sensibles

Participer à “La Grande Migration” Un groupe d’une cinquantaine de comédiens amateurs est invité à participer à cette création ; Si vous souhaitez apporter votre participation complice ou vous impliquer dans le projet, une présentation sera faite par la Compagnie le samedi 18 mars à 17h. Ensuitetrois jours d’ateliers de pratique théâtrale auront lieu en avril. Du 18 au 23 avril 2023 se dérouleront les grandes itinérances à travers le territoire, donnant lieu aux représentations publiques et impromptues artistiques, le jeudi 20 avril en Lodévois et Larzac, le vendredi 21 avril en Vallée de l’Hérault et le samedi 22 avril en Clermontais, ainsi que 10 impromptus artistiques (événements non annoncés) qui se dérouleront pendant les marchés ou dans des lieux fréquentés par exemple. Révolutions intimes Raphaëlle Bouvier s’intéresse à la révolution sous toutes ses formes. Pour ce projet de territoire intergénérationnel, elle se soucie plus particulièrement de ce qu’elle nomme les révolutions intimes : Quels sont les grands bouleversements de nos vies ? Les événements qui marquent un avant, et un après ? Sont-ils de même nature, que nous ayons 14 ou 95 ans ? Après deux premières graines de ce projet semées en Clermontais et à Saint-Jean de Fos, l’idée est toujours de mélanger les générations, mais l’équipe d’acteurs et d’actrices sera cette fois-ci composée d’individus de tout bord, de tous âges, de toutes provenances confondues. Il s’agit aussi d’élargir ce projet en le travaillant à l’échelle de trois intercommunalités, et en mobilisant des publics encore inexplorés comme les lycéens ou les publics en insertion. Le spectacle sera composé de 3 actes portés chacun par un groupe de comédiens. Le travail de mise en scène permettra également des moments collectifs. ©Lucile Corbeille Participer à “Révolutions intimes” L’équipe du Détachement International du Muerto Coco va travailler avec des groupes de comédiens amateurs issus de chaque intercommunalité : après les 19 jours de collecte de témoignages issus d’entretiens individuels, effectués en début d’année, les auteurs vont consacrer 4 jours à l’écriture du spectacle, à partir de tous les témoignages collectés. En mars il y aura neuf jours de création du spectacle avec chaque groupe à raison de trois jours de répétitions par intercommunalité et trois jours de répétition en sous-groupes, avec une répétition générale en juin au Sonambule.Le travail se fera avec les deux comédiennes professionnelles du Détachement International du Muerto Coco, 30 élèves du collège de Lodève, dix adultes en insertion, via les structures d’accompagnement de la Mission locale jeunes et de l’APIJE de Clermont l’Hérault. Les représentations publiques auront lieu le mercredi 7 juin à Clermont l’Hérault, le jeudi 8 juin à Lodève et le vendredi 9 juin à Aniane. Avec le recul, qui a gagné le match du siècle ? L’homme ou la machine ? La fermeture de l’usine en 2002 signe la fin d’une épopée de plus de trois siècles. Les machines, démantelées, seront revendues ou finiront à la casse. Les hommes mis sur le carreau. La grande famille ouvrière se disloque. Les enfants de Mado, Violette, Christian et Jean-Luc n’en feront plus partie. Jean-Luc deviendra maçon. D’autres connaîtront le chômage. Tous regrettent le temps d’avant, celui comme dit Violette où ils étaient “accro” à l’usine. La Grande Migration La compagnie Kamchatka, installée à Barcelone mais intervenant beaucoup en France, a été accueillie plusieurs fois en Lodévois et en Clermontais. Elle est connue pour la qualité de son travail d’écriture contextuelle, au plus près des lieux et des habitants. N’utilisant jamais de texte, portant une esthétique qui renvoie notamment à l’exil des républicains espagnols au milieu du XXe siècle, développant un théâtre de situations et d’images à portée universelle, cette compagnie est particulièrement habile dans l’intégration d’habitants, participants et figurants à ses propositions. Le projet La Grande Migration consiste à écrire une grande traversée du Cœur d’Hérault, en 6 jours, sur les pas de personnages dont les silhouettes renvoient notamment aux images de la Retirada. Les 9 comédiens de la compagnie Kamchatka, rejoints par environ 50 participants volontaires, formés au préalable au travers d’ateliers et de stages, apparaissent régulièrement, à la fois lors de temps non convoqués (sorties d’école, marchés, carrefours…) et lors de temps convoqués, dans des lieux sciemment choisis (sites remarquables, pittoresques, de patrimoine…). Sont mobilisés pour cette résidence participative, 9 comédiens de la Cie Kamchàtka50 participants volontaires issus du territoire (jeunes à partir de 15-16 ans et adultes), des associations locales ainsi que des structures d’accompagnement pour adultes en insertion. ©Kamchatka Participer à “La Grande Migration” Un groupe d’une cinquantaine de comédiens amateurs est invité à participer à cette création ; Si vous souhaitez apporter votre participation complice ou vous impliquer dans le projet, une présentation sera faite par la Compagnie le samedi 18 mars à 17h. Ensuitetrois jours d’ateliers de pratique théâtrale auront lieu en avril. Du 18 au 23 avril 2023 se dérouleront les grandes itinérances à travers le territoire, donnant lieu aux représentations publiques et impromptues artistiques, le jeudi 20 avril en Lodévois et Larzac, le vendredi 21 avril en Vallée de l’Hérault et le samedi 22 avril en Clermontais, ainsi que 10 impromptus artistiques (événements non annoncés) qui se dérouleront pendant les marchés ou dans des lieux fréquentés par exemple. Révolutions intimes Raphaëlle Bouvier s’intéresse à la révolution sous toutes ses formes. Pour ce projet de territoire intergénérationnel, elle se soucie plus particulièrement de ce qu’elle nomme les révolutions intimes : Quels sont les grands bouleversements de nos vies ? Les événements qui marquent un avant, et un après ? Sont-ils de même nature, que nous ayons 14 ou 95 ans ? Après deux premières graines de ce projet semées en Clermontais et à Saint-Jean de Fos, l’idée est toujours de mélanger les générations, mais l’équipe d’acteurs et d’actrices sera cette fois-ci composée d’individus de tout bord, de tous âges, de toutes provenances confondues. Il s’agit aussi d’élargir ce projet en le travaillant à l’échelle de trois intercommunalités, et en mobilisant des publics encore inexplorés comme les lycéens ou les publics en insertion. Le spectacle sera composé de 3 actes portés chacun par
Souvenirs de la vie à l’usine

LOCAL Souvenirs de la vie à l’usine Et si nous remontions à l’époque pas si lointaine où Lodève était encore un des fleurons de l’industrie textile ? Depuis trois ans, une équipe de professionnels ravive la mémoire du site du Bouldou à l’entrée de la ville. Elle a recueilli des témoignages d’ouvriers qui auront vocation à alimenter un site immersif, une visite guidée et une exposition itinérante sur l’industrie textile. Mado, Violette, Jean-Luc, Christian ont été les héros ordinaires de la grande histoire textile de Lodève. Lorsqu’ils ravivent leurs souvenirs, la ville s’anime, l’usine fourmille de monde. Leurs témoignages réfutent notre vision fantasmagorique du travail en usine. Avertissement : par avance, nos excuses pour les approximations que pourrait contenir ce récit choral. Il n’a pas vocation à coller au réel mais à la vision que nos personnages en ont conservée. Juillet 1963. Il est 4 heures du matin lorsque le réveil sonne. La maison est encore en sommeil et Mado, seule dans la cuisine, prépare son petit déjeuner, puis s’habille, sort et longe la Lergue pour prendre la direction de l’usine du Bouldou où elle vient d’être embauchée. Elle a tout juste 15 ans. Elle est l’aînée de quatre enfants. C’est son premier emploi, sa première paie, son tour d’aider la famille. Fille d’ouvrier, elle a toujours vu son père quitter le foyer aux aurores et ne rentrer que tard le soir. Après le travail, il charriait du charbon, puis taillait les vignes. Sa vie durant, il cumulera plusieurs journées en une. Enfant, à 8-10 ans, elle l’accompagne parfois à l’usine sur sa moto. Elle est fascinée par cet univers démesuré, impressionnée d’apprendre, par les anciens, que des mouflets comme elle travaillaient là jusqu’en 1874 (date de l’interdiction du travail des enfants de moins de 12 ans) et même après pour aider leurs parents, en se cachant pendant les contrôles dans les balles de laine ou en trichant sur leur âge pour se faire embaucher. Berthe, une amie de son père, y est entrée à 12 ans en se faisant passer pour 14 ans. Elle travaillait sur les métiers à tisser et le soir, rentrait aux Plans à pied, pour garder les vaches. Mado repense à Berthe, “Ça faisait une sacrée trotte quand même !”, en rejoignant ses camarades à 4 h 30 du matin. Il y a 1,5 km à parcourir à pied et la route croise le cimetière. “On avait peur”. Alors, elle chante Mado, avec Violette, l’amie d’enfance. Après leur certificat d’études, elles n’ont eu qu’une hâte : travailler. Le travail c’est le Graal, le moyen d’aider ses parents et de s’émanciper. Le bâtiment n’a pas changé depuis son enfance. 10 000 m2 d’ateliers, des salles immenses où les machines tournent 24 h sur 24 h. Ça fait de l’effet les premières fois, la vision des métiers à tisser, impressionnants, le bruit, la cadence des machines à coudre, des centaines d’ouvrières penchées sur leur ouvrage. Du temps de son père, le site appartient encore à la famille Teisserenc-Harlachol, l’employeur le plus important de la ville pendant près d’un siècle. Une ère s’est achevée. Le synthétique a remplacé la laine. Mado fabrique désormais des bas, des pulls. Elle est ravie. Elle a toujours adoré coudre. “Maman cousait, chez nous on n’avait pas les moyens d’acheter du prêt-à-porter”. Elle a fait son apprentissage en couture, avant de choisir l’usine. Comme papa, les copains, les cousins. Ses patrons ne font pas encore partie du groupe Dim. Mais le site est déjà qualifié d’expérimental. Il tourne 7 jours sur 7, ne s’arrêtant qu’un mois l’été, emploie plus de femmes que d’hommes, moins bien payées que leurs collègues masculins. Fières de leur condition d’ouvrières. “Sans déconner, on était accro” Sur les métiers à tisser des milliers d’aiguilles dessinent des bas, qui une fois tissés, sont soufflés vers l’extérieur, paquetés et envoyés au visitage (où l’on contrôle les défauts éventuels) avant d’être dispatchés. Les premières mains, sans défaut, partent à la couture des pointes et des talons, puis à la teinture. Les secondes mains vont au remaillage, où Mado travaille. Dans l’atelier, elles sont une cinquantaine, en rang derrière des machines qu’elles ne quittent pas des yeux pendant huit heures d’affilée. Ce sont des petites machines à coudre rondes, sur lesquelles on enfile les bas filés pour remonter la maille avec l’aiguille et arrêter le fil. Ce geste très minutieux est répété des centaines de fois par jour dans le bruit et la chaleur. Mado s’en fout. Elle coud, coud et coud. Elle est payée à la tâche. C’est une ouvrière exemplaire. La contremaître la remarque. Désormais, elle formera les nouvelles. Il faut avoir des yeux de chat pour exercer ce métier. Mado les a gardés. Toujours pas de lunettes 60 ans plus tard. Quel fil continue-t-elle de remailler dans sa tête ? Dans l’atelier principal, Violette, l’amie d’enfance, est employée au contrôle des métiers à tisser, un métier plutôt exercé par des hommes, au premier rang desquels son père qui travaille à quelques mètres d’elle. La photo d’un vieux monsieur au regard doux est encadré sur le buffet. Elle se tient, souriante, à ses côtés. “Belle !”, lui fait remarquer Mado, et elle rit, car oui elle est belle et en jette avec ses talons aiguille. C’est l’époque où les femmes commencent à revendiquer leurs droits. Elle et Mado seront de toutes les manifestations au moment de mai 68. Fières de leur condition d’ouvrières. “Sans déconner, on était accro”, dit Violette, nostalgique. – Je me souviens, j’allais parfois travailler avec des bigoudis sur la tête, comme ça en rentrant, un rapide passage à la salle de bain, au maquillage et on étaient prêtes. Les parents nous donnaient la permission de sortir jusqu’à l’heure du repas. Dans les années 60, Lodève est une ville prospère, joyeuse et amicale. Les magasins se touchent. Les gens sortent des chaises sur le pas de leur porte, boivent le café entre voisins, jouent aux cartes, discutent. “Avec les copains, on se tenait bras dessus, bras dessous, et on chantait à
J’habite dans une coopérative

Local J’habite dans une coopérative C’est une belle journée d’octobre. Sur leur terrain de 6 870 m2 situé dans le quartier des Carmes à Lodève, les fondateurs de la Caminade sont à pied d’œuvre. Phoebe quitte son appartement pour occuper un deux-pièces, qu’ils destinent ensuite à de l’hébergement transitoire, quand leur habitat partagé sera réalisé. Les travaux doivent démarrer l’an prochain : 17 logements sont prévus. La maison commune comprendra des chambres d’amis, une salle à manger, cuisine, buanderie, salle de travail et de réunion, bibliothèque-ludothèque. Une pièce de silence sera aménagée à l’écart. Mais chut on en parlera quand ce sera fait, dans deux ans si tout va bien ! Lorsque Gaëlle Lévêque, la Maire de Lodève, leur propose de visiter le site au printemps 2019, le noyau du groupe, constitué depuis 4 ans, vient d’essuyer un revers à Gignac. Ce terrain est un cadeau inespéré. La pente est raide mais l’emplacement reste idéal, en lisière de forêt, tout en étant en ville. Il possède une vue imprenable sur le cœur de bourg, une terre cultivable en contrebas et deux bâtiments, vestiges d’une ancienne vie. L’un, amianté, devra être détruit, l’autre sert déjà d’atelier collectif et de salle de réunion, le début de l’aventure. Dans le futur salon de Phoebe, l’heure est au coup de pinceau. Sur l’échelle, Jacques, ex-avocat, est le président en titre de cette joyeuse équipée, dont la moyenne d’âge des ouvriers du chantier dépasse l’âge légal autorisé. À la question : “Ont-ils eu peur de ne pas y arriver ?”, il rit : “La prise de risque fait partie de l’aventure”. À eux tous, ils ont déboursé quelques 300 000 euros pour payer les dépenses courantes, experts, bureaux d’études, architectes, et investi 500 000 euros supplémentaires, soit les 25 % du budget exigé par les administrations, les politiques, les banques, avant d’étudier le dossier. À chaque étape, il faut réexpliquer ce qu’est une coopérative d’habitants : la possibilité pour des individus de s’organiser pour concevoir et construire ensemble leur habitat, logements et espaces communs, qu’ils géreront ensuite dans une logique de partage et de solidarité (loi Alur de 2014). En Suisse, 23 % du parc immobilier est produit sous forme de coopérative, en Norvège, c’est 40 % du parc immobilier d’Oslo. En France, seuls 13 habitats partagés fonctionnent aujourd’hui selon ce mode, 46 sont en projet. Car la route est longue et semée d’embûches. Entre deux coups de pinceau, Jochen fait les présentations. Le groupe de 2 à 76 ans, l’âge de Reggie, sa compagne, qui s’en réjouit : “Porter un projet de cette envergure à un âge où les gens deviennent casaniers, se dire que la vie n’est pas finie ! Que peut-on rêver de mieux ?”. Jusque-là, le couple vivait à l’écart du monde, dans une maison construite de leurs mains, autonome énergétiquement, perdue dans la garrigue, vers Saint-Pons, à des années-lumière d’une société où on allume le chauffage en tournant un bouton. Mais s’ils y vécurent heureux et y élevèrent deux enfants, à l’approche de leurs vieux jours, l’idée du collectif s’est imposée. Comme elle s’impose de plus en plus. Au-delà d’un certain âge, qui ne s’est pas posé la question de sa finitude, de la dépendance, du placement en Ehpad ? La population des plus de 60 ans va doubler d’ici 2050, il faudra inventer d’autres modèles pour accompagner le vieillissement. Reggie et d’autres ici ont fait partie d’ECEO, un mouvement lancé par Cathy Blanc pour accompagner les personnes isolées. C’est au sein de ce collectif, dans les années 2000, que naîtra l’idée de créer des maisons ECOE pour rompre l’isolement des gens âgés. Il faudra encore attendre des années avant que la première ne voit le jour à côté de Montpellier. La leur est en passe de se réaliser. Il est midi passé, les pinceaux sont toujours actifs pendant qu’en cuisine, d’autres petites mains s’affairent. Mino interroge : – Est ce qu’on se met au jardin, au pire on aura un peu froid ou là-haut sur la terrasse, mais il faut monter une table.– Quelle table ? – Si on doit la monter, il faut qu’elle soit en plastique– On a ça nous, du plastique ? – Il me semble qu’il y en a une quelque part. Elle date d’avant nous mais on n’allait pas la jeter. Derrière ces papys fondateurs, promoteurs de leur habitat, se dissimulent d’anciens 68tards, des membres d’Attac, des verts de la première heure quand l’écologie n’était encore qu’une suggestion d’accompagnement dans le monde politique. C’est précisément ce militantisme qui a soudé le groupe et rendu leur combat exemplaire. S’ils agissaient pour leur intérêt propre, se donneraient-ils autant de mal ? Non. À quelques centaines de mètres de là, les compagnons de L’îlot vert de la Soulondre, s’apprêtent à effectuer leur toute première visite de site ouverte au public. Contrairement aux habitants de la Caminade, dont le noyau s’est rencontré des années auparavant, pour eux tout est allé très vite. Le collectif s’est constitué il y a quelques mois pour imaginer un projet d’habitat participatif capable de s’opposer à celui des promoteurs qui lorgnaient sur cette parcelle de plus de 6 000 m2 située en bord de la Soulondre : un petit paradis de verdure, anciennement une ferme. Si la Maire, encore une fois, a opté pour l’habitat partagé, la séance du Conseil a été houleuse, et la partie est loin d’être gagnée. D’ici fin janvier, il faudra au groupe d’autres garanties, notamment financières, pour remporter définitivement la parcelle convoitée. Cet après-midi, Rémi fait la visite. Ancien architecte, aujourd’hui promoteur d’une sobriété heureuse, il vit et milite ici au même titre que la plupart de ceux qui se sont retrouvés dans ce projet d’habitat écologique et solidaire, conçu pour devenir un lieu de mixité générationnelle, culturelle et sociale – la moitié des logements pourront être attribués à des foyers modestes. Leur dossier contient la promesse d’une vie meilleure. Des appartements tous exposés pareillement, des équipements en commun, buanderie, vélos, voitures (oui même la voiture !), des espaces partagés (jardin, salle polyvalente, atelier,
Témoignages des Moulinages

Local Témoignages des Moulinages Et si, le temps d’une lecture, vous remontiez à l’époque où Lodève était encore un des fleurons de l’industrie textile ? Le voyage en vaut la peine. Venez avec moi, nous avons rendez-vous au bord de la Lergue, là où deux bâtiments se font face, encore reliés par une passerelle témoignant de leur passé commun. Oui c’est sur la route qui longe la rivière après le cimetière, sur le site des Moulinages. Vous ne pouvez pas vous tromper. Sur une des façades, l’inscription 1641 à 1941 rappelle que trois siècles durant, une partie de l’histoire textile et industrielle de la région s’est écrite ici, derrière ces façades aujourd’hui éteintes. Ils sont une trentaine à être venus au rendez-vous, comme vous. Eux sont émus, le temps les a courbés, parfois ils clopinent. Les femmes ont les joues poudrées. Un regard noisette pétille sur une silhouette allumette. Elle avoue 84 ans. Elle s’excuse. Elle ne se situe plus très bien dans le temps. Ici, ailleurs, elle a toujours travaillé dans le textile, elle et son mari, l’homme aux cheveux blancs avec une queue de cheval, qu’elle désigne du doigt : – Il faudrait voir avec lui pour les dates. Comme la femme brindille, ses compagnons de visite ont fait partie de l’histoire du site. Un temps. Ils n’ont pas oublié. – T’étais pas assise dans l’atelier à gauche en rentrant ? – Si– Alors c’est bien ça, on y était en même temps ! Regard étonné puis réplique :– Mais tu ressemblais pas à ça… Écoutez-les parler, leurs voix résonnent étrangement dans ces lieux où ils ont parfois passé 30, 40 ans de leur vie. Ouvriers, ouvrières ou fils ou petits-fils de, contremaîtres, patrons, ils ont été invités à un jeu de mémoire et une visite privée de cette friche qu’ils ont connue à l’état d’usine. Pas n’importe quelle usine : leur usine à une époque qui était aussi la leur, celle du plein emploi pour les uns “tu débauchais à midi d’un poste, et tu rembauchais ailleurs à 14 h”, celle de l’enfance volée pour d’autres. “- J’ai commencé ici à 15 ans. – Ma grand-mère à 12 ans et demi. – Et moi bien plus tôt, dans les jupes de ma mère. A l’époque, les ouvrières plaçaient leurs bébés dans de grandes poches cousues sur leurs jupes pour pouvoir les allaiter pendant qu’elles travaillaient…”. Sorties des jupes des femmes, combien de générations de paysans, vignerons se sont succédées ici à la fabrication des uniformes de l’armée, des bas, puis des célèbres collants Dim ? En 1978, la marque implante sur le site du Bouldou son usine la plus performante d’Europe, un modèle, une fierté, capable de produire 1,2 millions de collants par semaine. Eux, là, debout devant la porte, s’en souviennent encore. Ils décrivent des ateliers où la température grimpe à plus de 40 degrés, d’autres plus tempérés mais baignés dans une humidité propice à la production de fil “ils cassaient dans une atmosphère trop sèche”. Les machines sont hautes comme les arbres qui bordent encore la friche, des équipes se relaient en 5/8. Un monde bruyant, cadencé, celui d’une industrie à son apogée, qui dépense des millions pour l’acquisition des machines les plus performantes de leur génération. Michel Verdol, un petit monsieur souriant, alors patron de l’usine Dim, sillonnera le monde pour acheter des matières premières ou les précieuses machines si convoitées. Dans les années 90, il revient du Japon avec dans ses valises “des Japonais”. Ils séjourneront là pendant deux mois pour y installer une nouvelle machine. “Ils ne devaient pas dépasser un certain périmètre pour éviter l’espionnage industriel. Mais lorsqu’ils sont repartis, nous avons trouvé les boîtes de pellicule dans tous les coins de l’usine”. Cette histoire et beaucoup d’autres ont été collectées, puis retravaillées avec la complicité d’une équipe de chercheurs, experts, étudiants, guides conférencières, nouveaux occupants. Ensemble, il veulent écrire la suite de l’histoire, la faire voyager sous la forme d’une exposition. Morceaux d’histoire ouvrière et textile. Le site, racheté en 2018 par Marc Padilla, PDG d’Ecolodève, se reconstruit un avenir avec son passé. Aujourd’hui est un grand jour : Anastasia inaugure la visite guidée du site, qu’elle a mis deux mois à mettre au point, devant ce public si particulier d’anciens ouvrier(e)s et de nouveaux venus, heureux d’entendre pour la première fois s’exprimer par sa voix, cette grande bâtisse, restée muette trop longtemps, à laquelle ils sont venus redonner vie. Autour de la citronnade de bienvenue, prise à la buvette aménagée pour la circonstance, un petit groupe commente des photos de machines à tisser, d’ateliers, en noir et blanc, datant du début du siècle dernier. Beaucoup se souviennent encore de la famille Teisserenc-Visseq, propriétaire des lieux près d’un siècle durant, dont l’épopée industrielle s’achèvera en 1960. L’usine pantoufle au propre comme au figuré (elle fabrique des tissus pour pantoufles) et ferme par manque d’investisseurs. A sa fermeture elle laisse 400 ouvriers sur le carreau. “Ma grand-mère a embauché chez Teisserenc à 12 ans.” Elle a dit qu’elle en avait 14, à l’époque on ne vous demandait pas vos papiers. Elle travaillait sur les métiers à tisser, et rentrait couverte du bleu indigo qu’elle manipulait sur les machines à tisser. Après le boulot, elle remontait aux Plans, à pied, pour garder les vaches. Ils avaient une vie simple, l’usine, les champs, des bêtes, poules, lapins, et les repas de famille. Ils s’en accommodaient. “Ma grand-mère a embauché chez Teisserenc à 12 ans.” Elle a dit qu’elle en avait 14, à l’époque on ne vous demandait pas vos papiers Pieux et paysans, les ouvriers n’ont pas la fibre vindicative, et le système paternaliste joue son rôle de grand frère, service médical, pension. L’unique conflit social dont on se souvienne remonte aux années 20. Il dure un mois et demi. Les grévistes obtiennent huit heures de temps de travail journalier au lieu de neuf. Désormais les métiers à tisser tournent en 3/8, 2/8 pour les femmes, interdites de nuit. Souvent les deux époux travaillent à l’usine.
