C le Mag : Vous avez été journaliste dans la presse économique et en 2016, vous avez co-fondé avec Etienne Thouvenot Les Petites Cantines, un réseau de restaurants de quartier, récompensé par de nombreux prix. En 2020, vous avez reçu la distinction internationale de Fellow Ashoka, qui soutient et accompagne des entrepreneurs sociaux visionnaires, capables de transformer en profondeur le fonctionnement de notre société. Comme à la maison, votre premier ouvrage, vient de paraître en mai 2024 chez Actes-Sud. Quel en est le résumé ?
Diane Dupré la Tour : C’est un récit court, qui serpente entre les rencontres : celle de Marcelle, une vieille dame installée place Maubert à Paris, dont je fais la connaissance à l’âge de 14 ans, celle de Nathanaël, dont je partagerai la vie, celle de Etienne, plusieurs années plus tard, puis celles de Habib, de Pascal, de Danielle, de Zahia et des autres convives de ces restaurants de quartier. Et au milieu de tout ça : un accident de voiture. Mon monde qui s’écroule et la lente mais sûre reconstruction grâce aux relations sur lesquelles je m’appuie. C’est un livre sur la confiance.
ClM : Cet ouvrage est un récit qui aborde à la fois l’intimité de votre vie et la création d’un projet, en quoi les deux sont liés ?
D.D.T. : De loin, on pourrait avoir l’impression qu’il s’agit de deux sujets différents. Mais dès qu’on s’approche un peu, on s’aperçoit qu’ils ont la même cause : ce livre parle d’emprise. Il y a des fragilités humaines qui expliquent que nous puissions tomber parfois dans une relation d’emprise : la peur de la solitude, la difficulté à accepter les limites, le manque de capacité à se faire confiance… Il me semble qu’il y a un parallèle à faire entre une expérience d’emprise destructrice au niveau interpersonnel, et une expérience d’emprise comme nous sommes en train d’en vivre à l’échelle de la société – je pense à ce modèle de société dans lequel nous sommes maintenus sous cloche alors même que nous savons pertinemment qu’il nous détruit. Entre ces deux types d’emprise, les voies de sortie à trouver sont peut-être plus similaires qu’on ne le pense.
ClM : Comment êtes-vous passée de la théorie (journaliste de presse économique) à la mise en pratique d’une réflexion économique, plutôt hétérodoxe (des restaurants à prix libre) ? Quelles ont été vos sources de réflexion économique et sociale ?
D.D.T. : Cela ne s’est pas passé comme ça ! Déjà, en tant que journaliste, j’étais beaucoup sur le terrain. Dans les usines et les entrepôts au côté des salariés pour comprendre leur quotidien, dans les bureaux des dirigeants à recueillir leurs confidences, au café avec les syndicalistes, à la brasserie avec les avocats d’affaires, au fond de la salle de presse pendant la présentation des résultats financiers. Et puis il y a eu cet accident et j’ai eu besoin de me recentrer sur ce qui était essentiel pour moi. Je ne pensais pas explorer un nouveau modèle économique. C’est venu tout seul, à force de faire des carottes râpées, en tâtonnant collectivement pour trouver un modèle économique qui replace la relation au centre.
ClM : Ce récit aborde plusieurs thèmes, dont celui du prix libre dans les restaurants que vous avez créés. Est-ce qu’un prix libre est un prix juste, et pour qui ?
D.D.T. : Le prix libre n’est pas d’abord un prix juste – en quoi serait-ce juste que n’importe qui puisse payer un ou deux euros pour entrée, plat, dessert, café, le tout avec un approvisionnement très qualitatif ? Il ne s’agit pas de se poser en décideur de ce qui est juste, ni de qui doit être solidaire ou non, mais plutôt de porter notre attention collective sur la relation. C’est la relation qui est première, toutes les autres richesses en découlent. C’est avec cette vision anthropologique-là qu’il faut que l’économie renoue. C’est la condition pour une économie au service du vivant. Cela amène à piloter cette stratégie tarifaire de manière très différente. Si on applique de part et d’autre de la caisse un comportement fondé sur la relation de dette (“combien je te dois”), c’est la faillite assurée. Il y a un continent économique à redécouvrir : celui de l’économie du don. On pourrait écrire un livre dessus.
il ne s’agit pas de dire
“je te fais confiance pour donner assez”, mais
“je suis heureux que tu sois là”.
ClM : Vous soulignez dans ce livre la complexité pour celui qui donne comme pour celui qui reçoit. L’instauration de la confiance est-elle une des clefs ?
D.D.T. : Je dirais plutôt que c’est le rapport à l’incertitude, l’acceptation de ne pas maîtriser, de ne pas être tout puissant. Le prix libre ne fonctionne que s’il est vraiment libre, s’il n’y a pas d’injonction morale sous-jacente (“si tout le monde faisait comme lui, on coulerait la cantine”). La confiance n’est pas un préalable au prix libre, mais une conséquence. C’est parce que nous sommes transparents sur notre structure de coût que cela crée une atmosphère de confiance. C’est parce que le convive sent que le plus important pour nous est la qualité de la relation, qu’il va se sentir en confiance et qu’il reviendra. C’est parce qu’il y a beaucoup de convives et que le risque est dilué et le taux de probabilité que les charges fixes soient couvertes est accru que la personne qui tient la caisse a confiance dans le modèle à prix libre. Bref, il ne s’agit pas de dire “je te fais confiance pour donner assez”, mais “je suis heureux que tu sois là”. Du coup la personne se sent considérée, elle contribue à hauteur de ce qui est bon pour elle – et ce qui est bon pour soi est bon pour tous – elle revient et en parle autour d’elle. C’est un muscle à activer.
ClM : Vous abordez la question de la confiance dans différents champs, que cela soit dans l’intime ou dans notre relation à l’autre. Manque-t-on de confiance ?
D.D.T. : On n’en manque pas, au sens où la confiance est un muscle qu’on a tous à l’intérieur de nous et ça c’est une bonne nouvelle. Mais un muscle, si l’on n’a pas conscience de son importance, peut être atrophié. Du coup on compense et cela crée des points de douleur ailleurs. Les Petites Cantines sont comme une salle de sport, pour remuscler la confiance sur de tout petits exercices. Je pense à la confiance en soi, mais aussi à la confiance en l’autre et à la confiance en l’avenir.
ClM : Quels “hurluberlus” ont encore du temps pour la rencontre et qui sont-ils pour venir dans vos Petites Cantines ?
D.D.T. : Deux tiers sont des femmes. À part ce déséquilibre homme-femme, il y a toutes les générations et tous les parcours de vie. Toutes les tranches d’âge sont représentées de manière plutôt équilibrée. Et suivant les jours, on ne sait jamais à côté de qui l’on va être assis, qui poussera la porte ce jour-là, qui sera venu cuisiner. La problématique du temps est centrale. Elle dépend de ce sur quoi nous décidons de porter notre regard, notre attention, de ce à quoi l’on accorde de la valeur. Une cantine c’est habituellement entre 1000 et 2000 convives, c’est-à-dire des adhérents à jour de cotisation.
ClM : Le bénévole est aussi le bénéficiaire et inversement, comment avez-vous construit dans votre restaurant ce mélange des rôles ?
D.D.T. : Nous avons simplement déconstruit le regard sur la relation aidant-aidé. Et mis des tabliers. Celles et ceux qui le souhaitent enfilent le même tablier. Quoique ce n’est pas tout à fait juste : on peut choisir la couleur. Et j’ai vu des convives en situation de handicap l’enfiler à l’envers, non pas sur le ventre mais sur le dos, pour rigoler. Au lancement les gens nous demandaient : “Et combien ça coûte de venir cuisiner avec vous ?”. C’est un moment de qualité. C’est gratuit, mais ça a de la valeur.
Nous traversons une
période de famine relationnelle. Soit on manque de relations […] soit elles sont d’une qualité insuffisante
ClM : Vous mélangez les ingrédients alimentaires, comme ceux de la vie, et racontez avec justesse la solitude et l’isolement dans lesquels vous étiez enfermée avant la mort de votre mari. Comment entendre une femme en détresse dans une société patriarcale ?
D.D.T. : Le premier combat était contre moi-même. Il l’est toujours, tant j’avais intégré cette vision-là des relations. J’étais prise en étau entre cette culture patriarcale et la peur d’être injuste avec mon mari, d’avoir un regard trop auto-centré, de ne pas suffisamment le comprendre. Il m’a fallu du temps – et sa mort – pour réaliser que plus on se rapproche de soi, plus on se rapproche de l’autre. Sinon, c’est qu’il y a un rapport de domination qui ne se dit pas, ou de violence, quelle que soit sa forme. Il faut du courage pour franchir ce pas. Je suis reconnaissante aux femmes qui ont ouvert la voie.
ClM : La violence conjugale, les coups, la terreur, (comme à la maison), ou la joie, les rires et parfois les pleurs, (comme à la maison), le titre de votre récit “Comme à la maison” couvre tous les ressentis. Est-ce que l’écrit comme la lecture sont des refuges ? Votre livre en est-il un ?
D.D.T. : J’aime ce titre parce qu’il a de forte chance de prendre le lecteur au piège de ses a priori. Il ne prépare pas forcément les lecteurs au texte, pourtant à mon sens il est juste. L’écrit a été un refuge au moment où ma vie était un enfer. J’ai relu ces notes pour écrire les quelques pages qui s’y rapportent. Mais ce livre n’est ni un refuge, ni une thérapie. Si je peux partager ce qui est considéré comme de l’intimité, c’est que j’en ai une autre qui reste, elle, mon jardin secret. Je sais ce que je partage et ce que je ne partage pas. C’est sain, cette conscience des limites. Certes, c’est de la non-fiction, mais cela reste une construction narrative. J’écris pour être lue. Mon intention est d’éprouver avec le lecteur à quel point apprendre à s’ouvrir suscite autour de soi des relations de confiance et non de jugement. Nous traversons une période de famine relationnelle. Soit on manque de relations – je pense aux personnes isolées – soit elles sont d’une qualité insuffisante, un peu comme des aliments qui seraient nutritionnellement pauvres. Je pense que la société a soif de cette confiance.
Récit : 144 pages
Éditeur : Actes Sud
Parution : mai 2024
ISBN : 978 233 019 2525
ClM : Votre concept des Petites Cantines se développe un peu partout en France. Sont-elles des lieux d’espoir face aux replis qui pèsent aujourd’hui sur notre pays ?
D.D.T. : Ce sont des lieux d’expérimentation. La confiance, c’est bien d’en parler de manière théorique, c’est encore mieux de l’expérimenter et de la ressentir de manière sensible. Qu’est-ce qui fait que potentiellement – pas toujours – je ressors des Petites Cantines avec le sentiment d’être nourrie ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Quelle est la partie de moi, que j’avais oubliée peut-être, qui a été nourrie ? Qu’est-ce que ça transforme dans ma journée ? Pour moi, c’est un lieu pour prendre conscience du besoin de se sentir relié.
ClM : Alors, une Petites Cantines à Montpellier ?
D.D.T. : Il ne tient qu’aux lecteurs ! Une équipe est en train de se lancer avec Emma, Alizée, Hélène, Émilie et Sophie. On cherche du monde pour l’étoffer. montpellier@lespetitescantines.org

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