Interview

Questions à Alexandre Civico

©Barbara Tajan

C le Mag : Parce que “Comment glander au bureau…” ne suffit pas, vous avez écrit différents ouvrages aux éditions Rivages dont “La Terre sous les ongles” et “La Peau, l’Écorce”. Chez Actes-Sud, après Atmore Alabama, vient de paraître Dolorès ou le ventre des chiens. Quel en est le pitch ?

Alexandre Civico : Dolorès Leal Mayor est arrêtée pour avoir tué une dizaine d’hommes puissants après les avoir séduits. Ce faisant, elle a acquis, malgré elle, un statut d’icône féministe, et d’autres femmes se sont mises à l’imiter, à tuer à leur tour des hommes en position de domination symbolique et financière. Devant cette “épidémie”, l’État envoie un jeune psychiatre, Antoine Petit, à la prison où Dolorès est incarcérée avec une mission simple : Dolorès doit être déclarée irresponsable de ses actes afin d’éviter un procès qui entérinerait définitivement son statut d’icône.

ClM : Quelle est l’origine de ce livre ? 

A.C. : L’idée d’une “épidémie” de meurtres est une idée ancienne, qui devait se trouver au centre de mon premier roman (où des ouvriers et ouvrières se mettaient à assassiner leurs patrons), mais “La Terre sous les ongles” m’a emmené ailleurs. Puis, un jour, j’ai découvert l’existence d’une terroriste basque de l’ETA, que l’on surnommait la Tigresse, qui avait pour particularité de séduire ses cibles avant de les abattre. Soudain, j’avais la figure qui me permettait d’écrire cette histoire.

ClM : Dans un style direct et assez jubilatoire vous instaurez, tel un dialogue, une alternance de chapitres consacrés à Antoine et Dolorès, qui sont-ils ?

A.C. : Antoine Petit est un jeune psychiatre aux addictions multiples, un personnage profondément cynique et désespéré, un homme qui a abandonné tout espoir.

Dolorès Leal Mayor est la petite-fille d’un révolutionnaire espagnol, venu en France après avoir commis un attentat contre Franco. Élevée dans le mythe de la révolution, elle n’y croit plus, mais garde un feu intérieur qui lui rend le monde insupportable.

ClM : Antoine, alcoolique, cocaïnomane, alterne les coups d’un soir, jetables, comme sa vie. Shooté à la cocaïne tout au long du roman, Antoine est-il seulement un bourgeois qui se voit comme le reflet de la misère d’une vie dégueulasse ?

A.C. : J’ose espérer qu’Antoine est un peu plus que ça. Il est un miroir de Dolorès. Il est un transfuge de classe qui n’a pas réellement trouvé sa place dans le monde et fait sans doute le même constat que Dolorès sur la société qui l’entoure, une société injuste qui écrase la majorité. Il a cependant décidé (compris ?) qu’il ne pouvait rien y faire et s’est abîmé dans la drogue et le cynisme.

ClM : Vous faites une description de l’homme riche, inculte, rondouillard contre lequel se dresse Dolorès, de quoi est-il le représentant ?

A.C. : Dolorès tue des hommes qui ont le pouvoir, qu’il soit symbolique ou financier. Ils sont l’infime minorité de gagnants des sociétés occidentales dont le paradis est bâti sur l’enfer de ceux qu’ils exploitent.

ClM : Dolorès dit : “Le pouvoir c’est le viol. Le pouvoir ça voudrait soi disant faire le bien mais ça fait toujours le mal. Je ne crois pas au bien, je crois à la bonté”… Quelle est la bonté de Dolorès ?

A.C. : Ce n’est pas Dolorès qui prononce cette phrase, mais Chloé, une serveuse avec qui Antoine se lie, et qui est peut-être le seul personnage pleinement bon et innocent du roman. Mais Dolorès et Chloé partagent leur empathie pour le monde. Dolorès vivant, elle, la misère des hommes et l’écrasement des femmes de manière presque physique.

 

Je constate simplement que ce n’est qu’à travers des mouvements violents que le peuple a réussi, parfois, à obtenir l’amélioration de certaines conditions de vie

ClM : La rage de Dolorès résonne chez Antoine, l’alternance des chapitres fait comme un miroir entre les deux personnages ; de quoi sont-ils le reflet ?

A.C. : Ils sont deux réactions face à un monde insoutenable qui mène à la violence et à la rage.

ClM : Faut-il nécessairement passer par un comportement radical pour faire comprendre la bêtise du patriarcat ?

A.C. : La réaction de Dolorès, et celle des autres femmes, n’est pas uniquement une réaction au patriarcat, mais à la combinaison infernale du capitalisme et du patriarcat. Je n’ai pas de réponse tranchée à cette question. Je constate simplement que ce n’est qu’à travers des mouvements violents que le peuple a réussi, parfois, à obtenir l’amélioration de certaines conditions de vie.

ClM : La tempête, c’est une rage que vous appelez haine pour pouvoir nous embastiller”. La rage est-elle saine ?

A.C. : Je ne sais pas si la rage est saine ou bénéfique, mais elle est le moteur de Dolorès, et sans doute un peu le mien.

ClM : Le combat d’une femme ordinaire qui ne veut pas être un symbole mais simplement reconnue pour ce qu’elle est ? Un combat peut-il se passer de symboles pour exister ?

ROMAN : 192 pages
Éditeur : Actes Sud
Parution : janvier 2024
ISBN : 978 233 018 6142

A.C. : Je n’aime pas les héros. “Malheureux le pays qui a besoin de héros” dit Brecht dans “La Vie de Galilée”. Un combat devrait pouvoir se passer de figures héroïques. Un combat est souvent phagocyté par la figure héroïque qui l’incarne. Les symboles, c’est autre chose. Un peuple qui agit peut créer des symboles forts sans avoir besoin d’une incarnation par un individu unique.

ClM : Dolorès dit : “je ne demande pas à un écrivain de m’aider à m’évader, je veux qu’il me montre où sont les barreaux”. C’est quoi pour vous la littérature ?

Stephan Pahl

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