PHILOSOPHIE

De l’importance de témoigner

En ce début de mois de juillet 2023 une ombre plane sur le monde. La Russie et l’Ukraine ressemblent à des somnambules qui se dirigent potentiellement vers l’accident nucléaire, voire l’apocalypse : ils s’accusent mutuellement de préparer un attentat1 contre la centrale de Zaporijia. Le spectre de Tchernobyl se dresse à nouveau. Mais qui se souvient vraiment de cette catastrophe arrivée en avril 1986, il y a trente-sept ans ? Presque plus personne car en France il n’y a eu “que” des contaminations invisibles et niées par le gouvernement de l’époque. Pourtant Tchernobyl fut la première catastrophe qui nous toucha directement, après les lointains bombardements au Japon, ou la “négligée” catastrophe de Three Mile Island aux USA en 1979. Les conséquences après l’explosion du réacteur no 4 de Tchernobyl furent hors-normes : zones interdites en Ukraine, contamination, leucémies parmi une large partie de la population, sacrifice des premières équipes d’intervention, etc. Mais la mémoire collective étant ce qu’elle est, nous en gardons des traces paradoxales : celles d’une centrale qui continua ses activités pendant des années après l’accident nucléaire, d’une gestion calamiteuse par l’État soviétique, mais aussi les images du légendaire parc d’attraction qui devait être inauguré quatre jours après la catastrophe et, comble de l’absurde, le tourisme qui s’organise de nos jours2.

Il y a aussi une série télévisée inspirée – et c’est là l’héritage le plus important – par un livre de Svetlana Alexievitch, La Supplication. L’autrice biélorusse, prix Nobel de littérature en 2015, regroupa dix ans après Tchernobyl les témoignages des acteurs qui ont vécu le drame au plus près. Ce livre est essentiel, mais lui-même recèle un paradoxe : il donne l’impression d’une collecte d’anecdotes ; anecdotes tragiques, mais anecdotes tout de même, alors que l’événement fut majeur. Pourquoi Alexievitch préféra-t-elle collecter des témoignages plutôt que faire une analyse scientifique ou un essai militant ? Quelle est la valeur intrinsèque de témoignages par définition partiels et subjectifs ? Pourquoi nous permettent-ils de relever le voile sur la vérité ?

Ma réponse sera que les témoins permettent, à travers leur point de vue, de saisir la totalité d’un événement. Un peu comme les Paroles de poilus rassemblées par Jean-Pierre Guéno qui racontent ce que fut la Grande Guerre avec une vérité intouchable autrement.

Comment comprendre pourquoi le témoignage joue un rôle majeur ? Un philosophe allemand du XVIIe siècle, Leibnitz, va nous aider en utilisant la notion de
MONADE, concept qui désigne l’idée d’une unité absolue. Selon Leibnitz, notre esprit et notre âme sont en réalité une monade, c’est-à-dire un point inaltérable, mu par un principe interne mais qu’aucune cause externe ne peut influencer. Ce principe interne est le passage d’une perception à une autre3.

Quelle étrange idée ! Le réel ne nous influencerait pas, mais au contraire chacun de nous saisirions ce réel en fonction de notre monade ? Autrement dit nous serions chacun une bulle hermétique mais saisissant le monde grâce et en fonction de notre perception, ou plus exactement la multitude de perceptions qui nous caractérise. Leibnitz, anticipant en cela les philosophies de l’inconscient du XIXe siècle, considérait que des centaines de petites perceptions dont on n’avait pas conscience déterminaient notre vision d’un fait, un peu comme la multitude de bruits que fait une vague lorsqu’elle envahit une plage : nous devons faire un effort pour nous apercevoir de sa complexité (et donc en prendre conscience) et c’est la même relation que nous avons avec la réalité.

il y a comme autant de différents univers, qui ne sont pourtant que les perspectives d’un seul selon les différents points de vue

Quel est le lien avec l’affaire qui nous occupe, c’est-à-dire le rôle des témoins pour comprendre un événement ? “Chaque substance simple a des rapports qui expriment toutes les autres, et […] elle est par conséquent un miroir vivant perpétuel de l’univers”. “Et comme une ville regardée de différents côtés paraît tout autre et est comme multipliée perspectivement, il arrive de même, que par la multitude infinie des substances simples, il y a comme autant de différents univers, qui ne sont pourtant que les perspectives d’un seul selon les différents points de vue de chaque Monade” (paragraphes 56 et 57 de la Monadologie). Ce que veut dire Leibnitz, c’est que, nous exprimons chacun un point de vue qui permet de saisir la complexité et la totalité d’un événement qui nous dépasse par son ampleur, car nous ne le percevons que sous un angle particulier. Il y a donc deux idées qui s’entremêlent. L’une est que la perception se fait sous un angle toujours singulier, en fonction de l’individu qui perçoit. Il est intéressant car différent du nôtre. L’autre est que le recueil, la somme des points de vue singuliers, nous permet de découvrir la complexité d’un événement. Chacun aperçoit une petite partie des choses qui nous font face mais tous, nous participerons à saisir l’harmonie de l’ensemble, harmonie non pas dans le sens où la paix règne dans un ordre parfait, mais harmonie dans le sens où chaque détail joue un rôle dans la totalité.

Leibnitz était un théologien et son explication avait pour finalité d’expliquer la raison pour laquelle Dieu avait créé cet univers et non pas un autre, et plus particulièrement pourquoi il avait permis au mal d’exister. Mais même si nous ne voulons pas nous embarrasser du concept de Dieu bienveillant, nous sommes en droit de nous demander quelle est la cohérence d’un événement tel que l’explosion du réacteur no 4 de la centrale de Tchernobyl. Pourquoi cela eut lieu ? Nous pouvons nous limiter à la description des causes qui se sont enchaînées la nuit du 26 avril 1986, mais cela reste froid, lointain, car trop technique (la catastrophe commença avec un essai raté de la sécurité !). Tout autre est ce que vécurent les habitants et les principaux acteurs de cette tragédie. Ils l’ont vécue dans leur chair et leur âme (ce que Leibnitz appelle une monade) a perçu ce que nous ne pouvons pas imaginer avec leur propre singularité.

 

“Vous ne devez pas oublier que ce n’est plus votre mari […]
mais un objet radioactif”

Revenons à l’autrice biélorusse. Svetlana Alexievitch entame le prologue de La Supplication par le témoignage d’une jeune femme mariée à un pompier qui intervint au cours des premières minutes de la catastrophe. Elle n’était en rien prédisposée à comprendre ce qu’elle a vécu, à devenir un personnage historique, mais elle fut pourtant au premier rang de l’horreur : “Je n’ai pas vu l’explosion. Rien que la flamme. Tout semblait luire… Tout le ciel… Une flamme haute. De la suie. Une horrible chaleur.” “À sept heures, on m’a fait savoir que [mon mari] était à l’hôpital.” Bien entendu elle ne comprend rien, cette brave femme ; elle et son jeune mari avaient prévu de se rendre ce jour-là chez leurs parents pour planter des pommes de terre, mais ils ne pouvaient pas imaginer qu’ils allaient faire face à autre chose. Personne d’ailleurs, ni les médecins, ni les autorités, ne pouvaient savoir. Personne n’avait prévu que ces pompiers iraient directement marcher sur un toit dont le bitume fondait. “Je l’ai vu… Tout gonflé, boursouflé… Ses yeux se voyaient à peine…” Les premiers blessés sont évacués vers Moscou en avion et le reste de la population (plus de cent mille personnes) fut invité à quitter les lieux pour quelques jours maximum… “Nous avons fini les semailles, dans le potager (et, une semaine plus tard, on évacuerait le village !). Qui savait ? Qui pouvait savoir alors ?” Cette femme partit à Moscou avec son beau-père et accompagna son mari jusqu’à sa mort, quelques jours plus tard, dans d’atroces souffrances. Elle lui fut fidèle et la singularité de son témoignage se ramène à ce décalage entre l’équipe de médecins et de scientifiques qui lui disaient “Vous ne devez pas oublier que ce n’est plus votre mari, l’homme aimé, qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort coefficient de contamination”, et sa réponse “Je l’aime ! Je l’aime !” “Les gens de la centrale vivent à côté de moi, les gardiens, comme on les appelle. […] Plusieurs d’entre eux ont des maladies terribles. […] Ils meurent, mais personne ne les a véritablement interrogés sur ce que nous avons vécu… Les gens n’ont pas envie d’entendre parler de la mort. De l’horrible… Mais moi, je vous ai parlé d’amour… De comment j’aimais.”

Voilà un point de vue, parmi les premiers témoins, ceux qui vivaient à Pripiat, la ville construite pour loger les employés de la centrale, à vingt kilomètres de la frontière entre la Biélorussie et l’Ukraine. Svetlana Alexievitch prit en compte d’autres témoignages, notamment ceux des “liquidateurs”, ceux qui furent chargés d’abattre les chiens, les chats et les autres animaux errant dans la zone interdite, de décalotter la terre sur plusieurs mètres de profondeur, etc. Des individus qui n’avaient pas de vision et de compréhension globale de l’accident nucléaire, mais depuis le point de vue de leur existence ordinaire ils ont pu nous faire toucher du doigt la gravité de la situation. L’un d’eux témoigne de manière déconcertante en précisant : “Moi au moment de Tchernobyl, ma femme venait de me quitter…” “Je n’ai rien de bien héroïque à raconter […] J’ai obtenu des diplômes d’honneur et des remerciements… Mais c’était parce que je n’avais pas peur de mourir. Parce que je m’en foutais ! […] quelqu’un couchait avec ma femme.” Avec ces remarques nous sommes au cœur de ce que voulait expliquer Leibnitz : chacun est enfermé dans une bulle constituée d’émotions et d’idées. Ce que nous appelons “événement historique” n’a que peu d’effets réels : nous y participons sans parfois en mesurer l’importance. Mais en retour on devient un témoin qui permet de saisir la portée de la catastrophe. Ce liquidateur termine d’ailleurs son témoignage en évoquant le mémoire de son père : “[Il] a défendu Moscou en 1941. Mais il n’a compris qu’il participait à un très grand événement que des dizaines d’années plus tard, grâce aux livres et aux films. Quant aux souvenirs : “J’étzais dans une tranchée. Je tirais. Une explosion m’a enseveli. Des infirmiers m’ont tiré de là, à moitié mort.” C’est tout.”

Bien entendu vous allez noter l’argument que certains, au moment de Tchernobyl, étaient sans doute conscients de l’énormité et la radicalité de l’accident. Eux, leur témoignage serait plus révélateur, un peu comme le témoignage d’un général à l’état major pendant la Grande Guerre aurait peut-être plus de valeur que celui d’un poilu au fond de sa tranchée. Faisons le test avec celui d’un scientifique : “À l’époque, nous étions les seuls en Biélorussie à disposer d’appareils spéciaux. […] nous contrôlions le lait […] de l’usine de Rogatchev comme exemple de produits irradiés […] L’usine s’est lancée dans la production de boîtes sans étiquette. Je ne pense pas que c’était à cause du manque de papier : on trompait simplement les gens. L’État trompait les gens. […] Pourquoi avons-nous gardé le silence alors que nous savions ? […] Nous avons obéi sans un murmure parce qu’il y avait la discipline du parti, parce que nous étions communistes.” Ils avaient foi en l’idée d’un homme nouveau, d’une belle nation socialiste. Ils ont voulu rester fidèles à cette foi, mais l’accident nucléaire les a brisés. Pourtant ils ont obéi. Les mystères de l’âme humaine, entre lâcheté et fidélité à un idéal. Ces scientifiques avaient une compréhension immédiate de la gravité de la situation, mais comme des monades, ils ont continué leur travail et leur témoignage est désormais un témoignage parmi les autres, un point de vue qui permet de cerner la complexité de l’ensemble.

Donc lorsque l’Ukraine et la Russie s’accusent mutuellement de vouloir faire exploser le toit de la centrale de Zaporijia pour faire planer une ambiance de terreur, il faudrait d’urgence leur faire (re)lire La Supplication de Svetlana Alexievitch, ensemble de témoignages qui rappelleront aux dirigeants des États et aux états-majors des armées que derrière toute stratégie, il peut y avoir un point de non-retour. Dans le cas contraire, nous, monades sans fenêtre, nous apercevrons alors ce qu’est l’enfer nucléaire. Dominés par notre point de vue, nos émotions, notre sensibilité, nous n’aurons accès qu’à une petite partie de l’ensemble, peut-être ce que les historiens appellent avec condescendance “le petit bout de la lorgnette”. Mais cet angle de vue partiel et partial exprimerait pour autant la totalité de l’événement, et la catastrophe sans retour possible.

Christophe Gallique

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