Étude de Texte

Sangliers,
géographies d’un animal politique

Trop chaud pour sortir, trop chaud pour travailler, trop chaud même pour la sieste… Que faire ? Ma fille m’a passé un livre au drôle de titre “Sangliers, géographies d’un animal politique” de Raphaël Mathevet et Roméo Bondon. Qu’est-ce que ça peut vouloir signifier ? Allez, je chausse mes lunettes de prof “sévère mais juste” et l’on va bien voir ce que ces petits jeunes ont inventé sur le sujet.
La collection “Mondes Sauvages” d’Actes-Sud ambitionne de renouveler le regard sur la nature et permettre une nouvelle approche des relations avec le vivant. En ce sens, l’ouvrage proposé est en complet accord avec les attendus de cet éditeur. En effet, le sujet est agréablement dépaysant, tant par la forme que sur le fond.
L’aspect général est simple et nous oblige à nous remettre en question. Pour nous, le sanglier n’est pas un animal comme les autres : il est gibier. Contrairement à la majorité des représentations actuelles du vivant, le mot sanglier évoque le triptyque chasse, nuisible, régulation.
Les auteurs nous démontrent de manière très claire cette réduction de l’animal à une seule composante. Le texte est à la fois très détaillé et précis, révélant une étude de terrain sérieuse et pointue ; mais le ton reste léger, parfois ironique. Qu’on ne s’y trompe pas, sur un tel sujet, les moqueries à l’emporte-pièce sont faciles, mais l’écriture évite les platitudes et les remarques sont souvent emphatiques, permettant des points de vue différents. Même le sanglier a la parole : entre les chapitres, des textes très sensitifs essaient de nous montrer l’environnement perçu par l’animal. La forme est donc à la fois facile et documentée, et les changements d’écriture et de ton rendent la lecture aisée.

Quant aux idées exposées, chaque chapitre fait le point sur un angle particulier. L’idée première est le lien omniprésent entre l’animal et la chasse : le terme cynégétique est peut-être le mot le plus utilisé dans cette œuvre. Et l’approche est celle de géographes : quel est le lien évolutif entre l’animal, l’homme et le milieu ? Le fil conducteur est l’historique de la chasse au sanglier en France. Comment, en quelques décennies, le sanglier, gibier rare et sauvage, est-il devenu la principale chasse, avec des effectifs exponentiels qui demandent un effort de régulation de plus en plus volumineux ?
L’histoire de la chasse au sanglier est expliquée, et si l’action des chasseurs et des fédérations est mise en avant, ce n’est pas seulement sur un ton accusateur. Les auteurs vont plus loin que le simple constat. C’est l’approche générale de la ruralité en France, sociale, culturelle et économique avec l’agriculture qui est convoquée pour mieux cerner le problème “sanglier” et cet animal se prête bien à ces multiples questions. Les autres, loups, ours, rapaces… ont plus d’affect dans la perception de leur cohabitation avec l’humain. Le sanglier, lui, permet d’aborder les interrogations de façon plus neutre : qu’est-ce qu’un animal sauvage et quelle est sa place ? Et le livre nous force à nous interroger sur la définition d’un animal nuisible en raison de sa prolifération et des dégâts occasionnés. Mais aussi sur la cohabitation nature/activités humaines et sur la vision que l’on a de la gestion des espaces naturels et l’idée complexe de préservation et de régulation…

 

Ce petit ouvrage […] arrive à nous intéresser à une question sur laquelle nous avons tous des a priori très schématiques

Les réflexions s’enchaînent et les principaux points de cohabitation (et de friction) avec l’humain sont abordés. La chasse et le droit de propriété, la gestion de la faune, les problèmes sanitaires avec la peste porcine, l’indemnisation des dommages… et si le titre souligne que le sanglier est un animal politique, c’est bien là l’angle d’étude des deux chercheurs. La gestion du problème sanglier met en synergie, mais également en conflit, deux autorités aux buts parfois convergents mais le plus souvent divergents. Il s’agit de l’État et des fédérations de chasse. Des entités qui ont le même objectif, contrôler les sangliers, mais n’ont pas les mêmes visées sur la question. La forme instructive du texte n’est pas de caricaturer les rapports de force. L’analyse historique du problème montre bien les ambivalences des deux parties, et l’État français et ses représentants ont parfois tendance à se dédouaner des questions embarrassantes en les externalisant sur les chasseurs…

Cette œuvre définit donc le sanglier comme un problème aux multiples facettes. Elle nous fait comprendre que le problème existe et qu’il sort du cadre caricatural du débat chasseur/non-chasseur. Elle n’apporte pas de solution miracle. Mais, au fil des chapitres, les différentes approches et le récit de nombreuses situations concrètes permettent d’imaginer des suites au “problème sanglier”. La réponse repose sur la chasse, mais en partie seulement. Si une politique globale de la gestion des espaces ruraux n’est pas mieux définie, il est illusoire de penser que la “régulation” cynégétique fournira une réponse efficace.

Si l’on devait mettre un bémol à ce travail, ce serait de ne pas avoir encore agrandi le cercle des questionnements. Une point de vue biologique du sanglier permettrait de mieux appréhender sa vie et ses besoins. Une étude écologique nous faciliterait la connaissance de ses rapports avec le milieu naturel… Mais il fallait, pour éviter de se perdre, un cadre précis. Nos deux auteurs sont géographes, nous parlons donc de géographie, c’est-à-dire de l’intersection de l’image du monde et de son utilisation par l’homme. Ils le reconnaissent eux-mêmes : les études sur le sanglier ne sont pas si nombreuses. Hormis les chasseurs et l’État, ce sujet ne semble pas intéresser les chercheurs.
Ce petit ouvrage a donc plusieurs cordes à son arc ; il arrive à nous intéresser à une question sur laquelle nous avons tous des a priori très schématiques ; il nous force à nous remettre en question en nous expliquant les différentes facettes du sujet ; il est à la fois sérieux et amusant, précis et léger. Il a le mérite de dire certaines vérités, loin des évidences, sans prendre un ton pontifiant.
Un livre sur le sanglier, la chasse et les chasseurs ? Et sur ce thème qui ne correspond que peu à mon attirance première, il m’a amené à réfléchir, à dépasser mes idées toutes faites et à reconsidérer mes clichés sur le monde sauvage et la chasse. La collection “Mondes Sauvages” est, je cite, “un lieu d’expression privilégié à tous ceux qui, aujourd’hui, mettent en place des stratégies originales à l’écoute des êtres vivants”. À la fin de ma lecture, pas de doute : le contrat est plus que rempli.

Essai : 208 pages
Éditeur : Actes Sud
Parution : octobre 2022
ISBN : 978 233 017 1216

Philippe Deya

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