La langue française est ainsi faite que certains mots, pourtant fondamentaux et utilisés au quotidien, n’ont pourtant pas de définition précise. Certes tout un chacun nous pouvons les prononcer en les comprenant, mais si on vous demande précisément ce qu’ils veulent dire, vous vous apercevez que vous ne le savez pas. Tel est le cas du mot guérir. Si vous prenez la définition dans le dictionnaire, cela donne : « Délivrer d’un mal physique ; recouvrer la santé. » Rien ne semble plus clair et non seulement nous n’hésitons pas à consulter un médecin dès qu’un mal semble nous prendre, mais les succès des ouvrages consacrés à la guérison sont légion sur les tables des librairies. Les deux ne sont pourtant pas équivalents car, alors que la médecine, humble et prudente, offre une obligation de moyens et non de résultats, les guérisseurs de tous poils promettent une guérison rapide, définitive et sans douleur. Cette revendication du succès en dit long sur notre espoir de guérir des maladies, voire de la vieillesse et même de la mort.
Pourtant guérir est une notion beaucoup plus complexe, et un livre écrit par une médecin, anthropologue de la santé, Aline Mercan, Guérir : Ce que soigner veut dire (Éditions Actes Sud, coll. Santé, 2026) revient sur les difficultés à définir le terme. « Guérir, est-ce se libérer de symptômes encombrants ? Ou bien se débarrasser des causes qui nous rendent régulièrement malades, même si les symptômes s’ingénient à différer d’un épisode à l’autre ? Est-ce la guérison vue par le médecin ou celle ressentie par le patient ? D’ailleurs a-t-on toujours envie de guérir ? La maladie n’est-elle pas parfois une façon d’éviter une situation encore pire ? Guérir l’autre est-il un don ? Ou est-ce un savoir et un pouvoir d’agir sur les corps et les esprits ? Qui délègue ce pouvoir et pourquoi ? » (Introduction, p. 8.).
Ce livre, vaste vulgarisation de la médecine moderne, exigeant dans sa lecture mais d’une très grande richesse intellectuelle, nous offre un panorama de toutes les solutions que nous proposent aujourd’hui les différentes thérapies, que ce soit celles de la médecine scientifique basée sur un traitement médicamenteux et des preuves expérimentales, jusqu’aux thérapies dites complémentaires et alternatives, l’ensemble représentant un système de soins complexe, avec des enjeux sociétaux multiples et parfois contradictoires.
Aline Mercan se définit par ses trois identités, médecin, anthropologue mais aussi ancienne malade, pour nous offrir un livre qui n’est pas une simple description objective de ce qu’est la santé en France au xxie siècle, ni un témoignage subjectif d’une professionnelle arrivée aux dernières années d’une longue carrière, mais plutôt une œuvre sur une connaissance située, c’est-à-dire à la fois consciente du lieu d’où elle part, mais aussi méfiante à l’égard de tous les pièges qui se tendent face à une objectivité trop sûre d’elle.
Si donc vous voulez suivre un exercice de zététique, l’art de douter de ses certitudes quelles qu’elles soient ; si vous ne voulez pas tomber sous l’influence des charlatans qui vendent des guérisons comme on fait des promotions sur les pains au chocolat ; mais si vous êtes aussi conscients que les purs scientifiques ont eux aussi un fond de croyance, croyance en la rationalité totale qui les rend parfois fragiles face aux discours très bien rodés de magiciens qui se parent d’un verni pseudoscientifique, ce livre est pour vous. Car il est avant tout un ouvrage pluridisciplinaire, s’intéressant à la médecine, mais aussi à la biologie, la pharmacologie, la botanique, l’étude des religions, la linguistique, les médecines orientales, l’histoire et la géographie, pour comprendre réellement ce que peut vouloir dire ce mot à six lettres, guérir.
le sentiment qu’elle eut lorsqu’elle se demanda si elle voudrait avaler tous les médicaments que ses professeurs lui apprenaient à prescrire
Est-ce que la science est l’unique ligne de démarcation entre médecine et charlatanisme ? Telle est sans doute la question que pose Aline Mercan pour structurer son travail de recherche, car si l’art de guérir a connu un indéniable progrès avec l’adoption de nouveaux protocoles de recherche depuis le xviie siècle, il y a aussi des thérapies qui fonctionnent sans pouvoir être testées par des protocoles randomisés rigoureux, car elles n’utilisent justement pas de médicaments. Le thérapeute lui-même est plus efficace dans son travail lorsqu’il croit en l’intérêt de sa prescription et peut chercher des alternatives aux traitements purement chimiques. Aline Mercan raconte en toute sincérité le sentiment qu’elle eut lorsqu’elle se demanda si elle voudrait avaler tous les médicaments que ses professeurs lui apprenaient à prescrire. Pour autant il ne faut pas tomber dans une fascination pour les charlatans et autres sorciers au sens des affaires bien aiguisé. La frontière est étroite entre la curiosité pour les médecines ancestrales – les médecines chinoises étant leurs représentantes les plus prestigieuses, mais loin d’être les seules – et la dénonciation des manipulations dont font l’objet les malades affaiblis par leurs souffrances. Même les plus intelligents, que ce soit François Mitterrand ou Steve Jobs, ont été séduits par ces miracles délivrés trop facilement. Lire l’ouvrage d’Aline Mercan est donc un acte d’hygiène intellectuel : vous n’y trouverez pas de solutions toutes faites, mais un long cheminement pour expliquer la complexité de la médecine, et vous offrir la plus grande des libertés, celle de penser à la lumière d’une spécialiste généraliste de la guérison. Vous constaterez alors à quel point effectivement, soigner c’est parfois une fiction opératoire, c’est-à-dire un rite symbolique qui a des effets réels sur notre santé.
Vous voyez, un simple mot, guérir, recouvre une réalité complexe, diffuse et prégnante, avec l’espoir dans lequel des milliers de malades vivent, et dont la simple définition nous échappe pendant les cinq cents pages de l’ouvrage d’Aline Mercan. Mais vous ne serez pas déçus du voyage, car il ne vous mènera pas au bout d’une nuit de rêves ou de cauchemars. Il vous mènera vers une réflexion approfondie sur nos propres attentes face à la médecine contemporaine.
576 pages
Éditeur : Actes Sud
Parution : janvier 2026
ISBN : 978 233 020 9681

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