Tony Estanguet raconte dans son dernier livre, Par amour du sport, la préparation des Jeux olympiques de Paris en 2024. Et une anecdote racontée avec le sourire m’a remis en mémoire une mésaventure arrivée à Aristote. Aristote ? Comment cela ?

Tony Estanguet raconte que la DGSE – nos services secrets – l’avait mis en garde contre la possibilité que des nations jalouses envoient des jeunes femmes blondes le séduire. Qu’une espionne venue du froid s’approche de lui pour le séduire devait être immédiatement un signal d’alarme  : le but sera de lui soutirer des secrets sur l’oreiller. Un truc vieux comme le monde qui fit sourire l’athlète. Peut-être estimait-il qu’il aurait facilement résisté aux charmes de cette espionne. Ou fut-il vexé qu’on lui annonce qu’il était impossible qu’une femme tombe sous son charme sans arrière-pensée ? Quoi qu’il en soit il trouva ce conseil ridicule.

Ne lui en déplaise, d’autres et non des moindres, se sont fait prendre dans de tels filets. Une légende célèbre pendant tout le Moyen Âge raconte comment le philosophe Aristote, maître de l’impétueux Alexandre le Grand, s’est retrouvé dans les bras d’une jeune femme qui voulait le dominer. Cette histoire, connue sous le nom de Lai d’Aristote, est une satire du prétendu pouvoir de la philosophie, qui protégerait les hommes du désir de chair. Il raconte comment on peut être un grand intellectuel, voire un savant respecté de tous au soir de sa vie, et être manipulé comme un adolescent juvénile par une femme. Voilà l’histoire :

« Aristote, qui avait pour élève Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.), reprochait à ce dernier de se laisser déconcentrer de ses royales fonctions par la courtisane Phyllis dont il était éperdument amoureux. Obéissant, le brave roi de Macédoine cesse donc de fréquenter la donzelle et s’en retourne traiter les affaires de l’État. Apprenant les raisons de son abandon, la gourgandine décide de se venger du vieux philosophe et tente de le séduire en se pavanant sous ses fenêtres en tenue légère. Notre [philosophe] tombe sous le charme ! Phyllis annonce alors au sage que s’il veut la posséder, il devra d’abord se livrer à un petit caprice et, sellé et bridé, se laisser chevaucher par la belle. L’éminent barbu accepte ce jeu sans se douter du tour qu’on est en train de lui jouer. En selle et hue ! Voilà Phyllis qui se promène à dos d’Aristote dans les jardins du roi, le fouettant pour le faire avancer. Alexandre, du sommet de sa tour, assiste à cette scène accablante. Amusé, il reproche tout de même à son maître de n’avoir point de raison et d’avoir cédé au jeu de la tentation. Le philosophe est bien contraint d’admettre qu’il n’a su résister à son désir, mais profite de la situation pour donner la leçon à son pupille : si même le sage succombe, que de précautions doit prendre le jeune et fougueux Alexandre pour ne pas se laisser prendre aux pièges de la séduction. Comme le dit Aristote : “Veritez est, et ge le di, / Qu’amor vaint tout et tout vaincra / Tant com cis siecles durera” (Lai d’Aristote, version de M.  Delbouille, v. 577-579, xiiie  siècle). »1

Nous pouvons bien entendu rire de la situation, en imaginant comment celui qui est considéré comme l’un des pères de la philosophie n’a pu maîtriser ses pulsions sexuelles. La situation s’appuie sur la faiblesse des sens et nous rappelle comment le monde obéit à des lois qui semblent éternelles. Mais l’affaire est plus sérieuse que cela. À la fois elle traduit un débat crucial sur la domination entre le corps et l’esprit, mais aussi sur une certaine vision de la femme, qui apparaît comme celle qui manipule. L’ombre d’Ève qui aurait poussé Adam à la faute n’est pas si loin, et cette histoire sert un certain conservatisme religieux et moral : hommes de pouvoir, méfiez-vous de la femme séduisante, elle vous perdra !

Mais commençons par le premier axe : l’esprit peut-il se libérer du pouvoir du corps ? Depuis Platon, c’est une question presque existentielle. Dans Phédon, qui raconte la mise à mort de Socrate en 399 avant notre ère, apparaît le thème de la libération de l’esprit grâce à la mort. Philosopher c’est apprendre à mourir ! « “Quand donc, dit Socrate, l’âme atteint-elle la vérité ? En effet, lorsqu’elle entreprend d’étudier une question avec l’aide du corps, elle est complètement abusée par lui, cela est évident.” N’est-ce pas alors que l’âme du philosophe méprise le plus le corps, le fuit, et cherche à s’isoler en elle-même ? » (Platon, Phédon, 65 b-d.) Ces phrases attribuées au philosophe aux portes de la mort ont marqué durablement le monde occidental, car il soulignait le décalage entre corps et esprit, au profit de ce dernier qui avait la possibilité d’être immortel. Le libérer du corps, c’était le libérer des besoins qui l’asservissaient : besoin de manger, de boire, mais aussi le désir sexuel qui pervertissait la beauté de la pensée pure. Socrate lui-même ne s’était-il pas retrouvé devant un tribunal en partie parce que son amant, Alcibiade, avait trahi Athènes lors de la guerre contre Sparte ? Le corps est faible et corruptible, mais surtout méprisable, car c’est ce qui nous rattache à notre condition animale. L’esprit et la conscience, c’est la part immatérielle de notre être qui peut nous élever au-dessus de notre condition de mammifère évolué. L’âme doit donc se libérer du corps absolument. Ce sera le leitmotiv de la morale chrétienne dominant tout le Moyen Âge et le Lai d’Aristote devint une figure rituelle utilisée à de nombreuses reprises dans les manuscrits : il fallait mettre en garde contre le démon sexuel !

Et ce démon était représenté par une femme, notamment de celles qui avaient de mauvaises mœurs considérées comme condamnables. Et plus particulièrement dans une position précise, l’equus eroticus, qui consiste à être à cheval sur l’homme, ce que la jeune Phyllis n’hésita pas à faire sur Aristote. Honte à elle  ! Notons bien qu’Aristote ne perdit pas sa réputation de grand penseur et il fallait continuer à lire ses principes moraux, alors que c’était un vieil homme qui désirait une femme qui aurait pu être sa petite-fille. Un sugar-daddy, comme disent les Anglo-saxons. Certes il était connu pour avoir élaboré la théorie de la prudence : nous vivons dans un monde où la corruption (dans tous les sens du terme) règne et il faut savoir s’adapter en adoptant un jugement modéré en toutes choses, pour délibérer sur ce qu’il convient de faire, en fonction des circonstances. « Ainsi c’est en bâtissant qu’on devient bâtisseur et en jouant de la cithare qu’on devient cithariste. De la même façon, c’est aussi en exécutant des actes justes que nous devenons justes, des actes tempérants qu’on devient tempérant, des actes courageux qu’on devient courageux. », écrivait Aristote dans son célèbre livre, Éthique à Nicomaque. Le moins que l’on peut dire, c’est qu’il n’avait pas assez pratiqué pour s’éviter les ennuis liés au plaisir de la tentation ! Mais pour autant son image resta vierge : nos étudiants ignorent tout, aujourd’hui, de ses faiblesses charnelles pour se concentrer sur ses leçons de philosophie. Bien entendu ce ne fut pas le cas de la jeune fille, Phyllis, qui certes ne fut pas une grande intellectuelle – quoiqu’on n’en sache rien – et qui fut traînée dans la boue : c’était elle qui avait cherché à corrompre la belle âme du philosophe.

À la fois elle traduit un débat crucial sur la domination entre le corps et l’esprit, mais aussi sur une certaine vision de la femme, qui apparaît comme celle qui manipule

La faute lui retombait dessus ! La faute, quelle faute ? Celle d’avoir réussi à dominer un homme ! « Même dans les emportements de la luxure, quoique destinées à un rôle passif, elles se portent à l’attaque contre les hommes. Que le ciel les extermine ! Elles ont si loin poussé leur ingénieuse lubricité, qu’elles font l’homme avec les hommes ! », disait Sénèque, penseur romain et précepteur de Néron, car dominer doit être le propre de l’homme. Et la luxure, source de corruption, est la perte de la liberté de l’homme, qui tombe sous le pouvoir de la femme, surtout lorsqu’elle ose prendre l’initiative. Cela nous renvoie à une vision complète de la société, celle que Margaret Atwood remit en scène dans son roman, La Servante écarlate : la société doit se protéger des femmes trop libres et trop influentes auprès des hommes. Son roman est une dystopie qui décrit une société où les hommes reprennent le pouvoir en réduisant les femmes à de simples servantes, où les relations sexuelles, officiellement, retrouvent une dimension morale et religieuse en se réduisant à la fécondité des femmes obéissantes. Les USA connaissent une telle tendance avec le développement des mouvements conservateurs des traditional wives. L’ironie, c’est qu’une des fondatrices d’un mouvement particulièrement influent de nos jours aux États-Unis, Eagle Forum, s’appelle… Phyllis Schlafly, le même prénom que la jeune femme qui séduisit Aristote. L’histoire se moquerait-elle de nous ?

Quoi qu’il en soit, le conseil donné à Thierry Estanguet dit quelque chose de la persistance de ces vieux réflexes : les hommes ont de la peine à résister aux charmes des femmes. D’aucuns me diront que c’est vrai  : le sexe est une des deux sources principales de corruption, au moins aussi importante que l’argent. On ne compte pas les histoires de responsables qui chutèrent à cause de la faiblesse de la chair. Oui, mais autant d’hommes que de femmes. Et faut-il en déduire une grande théorie sur le pouvoir maléfique de la tentatrice ?

Christophe Gallique

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