PHILOSOPHIE

Deux événements ont rapproché Lodève et Paris en 2024 : la restauration de la Cathédrale Saint-Fulcran qui précède celle de Notre-Dame de Paris. Certes Lodève est à l’avant-garde : la ville a organisé ses festivités plusieurs mois avant l’ouverture des portes de la Vieille Dame, le 8 décembre prochain, et ces journées eurent un vrai succès populaire. Mais une question taraude mon esprit : pourquoi ce besoin de reconstruire à l’identique des monuments du passé alors que notre société voue un culte au progrès et à l’évolution ? Et d’ailleurs, est-ce vraiment les mêmes édifices que nous pourrons tous visiter ? Bien qu’elles soient reconstruites à l’identique, y compris leurs clochers, ce sont des bâtiments différents, avec des murs différents, des poutres neuves sous un toit changé, une flèche différente…

 

Que veut dire être le même pour un édifice religieux ? Est-ce parce que les fidèles pourront venir dans le même cœur ? Mais si la symbolique est la même, pour autant le cœur sera un autre cœur. Alors que tous les ouvrages architecturaux de cet âge ont connu de multiples modifications au cours des siècles, alors que nous avons tous vu Notre-Dame de Paris brûler en ce mois d’avril 2019, il y a une forme d’obsession pour la reconstruction à l’identique, la recherche de la stabilité dans le semblable. Pourquoi n’en a-t-on pas profité pour construire autre chose ? Des tas de projets, baroques ou post-modernes ont été balayés d’un revers de la main par la majorité des médias et “experts” d’un soir, au profit d’un conservatisme d’une apparence qu’on voudrait immortelle.

 

Mais il y a un paradoxe : il va sans dire que la cathédrale Notre-Dame appartient à notre patrimoine commun, que nous soyons pieux ou pas, mais restaurer la cathédrale à l’identique, n’est-ce pas justement trahir l’identité de la cathédrale, en remplaçant les pièces d’origine, calcinées, par des pièces neuves, mais étrangères à la cathédrale d’origine ? L’identité est-elle réellement dans la forme de la cathédrale – en particulier ce qu’on voit, c’est-à-dire la fameuse flèche qui date du XIXe siècle – ou dans la sacralisation du lieu pour des activités religieuses et/ou touristiques, quel que soit ce lieu, quelle que soit la forme qu’il prend ?

Nous allons éclairer notre propos en racontant une légende : Thésée était le héros grec qui avait combattu et vaincu le Minotaure. Lorsqu’il revint à Athènes, les Grecs en souvenir de son exploit voulurent conserver son navire le plus longtemps possible. C’est Plutarque dans Vies des hommes illustres, qui raconte le mieux ce qui se passa : “Le vaisseau [de] Thésée était une galère à trente rames, que les Athéniens conservèrent plus de quatre siècles. Ils en ôtaient les vieilles pièces, à mesure qu’elles se gâtaient, et les remplaçaient par des neuves qu’ils joignaient solidement aux anciennes. Les uns soutiennent que c’était toujours le même, les autres que c’était un vaisseau différent”. Beaucoup plus tard, au XVIIe siècle, un philosophe anglais, Thomas Hobbes, proposa l’expérience de pensée suivante dans son livre De Corpore (III, 11, 1655) : imaginant que, avec les pièces remplacées, l’on ait reconstruit le bateau de Thésée à l’identique. “Et si un homme avait gardé les vieilles planches qui ont été enlevées et les avait ensuite assemblées dans le même ordre pour en faire un bateau, celui-ci, sans doute, serait le même bateau que celui du départ”. On aurait ainsi deux bateaux de Thésée : celui des pièces usées, en très mauvais état, et celui des pièces remplacées, neuf et capable de refaire la même odyssée. Pour Hobbes, il est bien certain que c’est le navire en ruine qui est le bateau de Thésée, puisque ce sont sur ces pièces que Thésée a navigué, bien qu’elles soient usées. Nous ne pourrons jamais retrouver le même : celui qui est reconstruit est différent, c’est un autre, qui ressemble mais qui n’est pas celui des origines. L’un des deux est le bateau de Thésée et cela ne peut pas être les deux puisque ça voudrait dire qu’il y aurait deux bateaux de Thésée, ce qui serait absurde : sa légende est construite sur son caractère unique. Quel est le vrai ? Dans un cas, l’identité repose sur la forme du navire, peu importe les matériaux utilisés. Dans l’autre, c’est la matière conservée qui assure l’authenticité du navire, même s’il est inutilisable.

cela ne peut pas être les deux puisque ça voudrait dire qu’il y aurait deux bateaux de Thésée, ce qui serait absurde

Traduction : est-ce que ce seront les mêmes cathédrales ou d’autres que nous visiterons ? La question est bien futile, me direz-vous. Et pourtant ! Tant de polémiques et de discours sur l’affaire, lorsqu’il fallut choisir les plans de reconstruction. Il fallait retrouver ces silhouettes qui symbolisaient la stabilité et l’héritage en ces périodes de si forts changements. Néanmoins c’est indéniable : ce ne seront pas les mêmes cathédrales !

Une autre situation est intéressante : nous ne pouvons plus visiter la grotte de Lascaux depuis des dizaines d’années. Presque personne n’a jamais pénétré dans la grotte de Chauvet en Ardèche après sa découverte il y a vingt-cinq ans. Nous ne pouvons contempler qu’un fac-similé. Certes on nous certifie que c’est une reproduction à l’identique et grâce à cela nous pouvons découvrir l’art rupestre vieux de 20 000 ans. Mais ce ne sont pas les vraies cavernes que nous voyons. Ce ne sont pas les vrais dessins réalisés par des mains humaines il y a des millénaires. Ce sont juste des reproductions modernes. L’émotion ne peut pas être la même ! Il ne s’agit que d’un faux. Nous avons besoin de l’original, de le sentir, de l’approcher, de nous en inspirer, pour ne pas avoir le sentiment que, sinon, les métavers proposés par les GAFAM deviendront une possibilité tout aussi légitime de découvrir les merveilles du monde, sans bouger de chez-nous, juste avec un casque de réalité virtuelle. On nous offrira de visiter une chapelle Sixtine ou un Grand Canyon sans approcher les vrais. Est-ce que cela aura la même valeur, la même qualité, la même authenticité ? Nous sommes dans la situation de la reproduction et après tout les métavers vont s’améliorer au point de nous faire sentir des odeurs et peut-être le vent chaud qui souffle en Arizona. Cette solution évitera les voyages, supprimera l’utilité des avions, réduira donc notre bilan carbone, et surtout nous fera voyager sans aucun risque ! Qui est preneur ? Je suis sûr, pas grand monde. Car nous cherchons l’authenticité lorsque nous voulons approcher un monument. Nous voulons être en contact avec ce qui a fait l’histoire du monde et nous sommes frustrés de n’avoir qu’une imitation, surtout si elle est virtuelle. Si ce n’était pas le cas, si nous pouvions nous contenter des copies, plus personne ne ferait la queue dans les musées, plus personne n’aurait d’émotion en imaginant que la Joconde qu’on contemple au Louvre est parfois un faux pour permettre au vieux tableau d’être restauré. Nous voulons être au plus près de ce que Léonard de Vinci a peint il y a 500 ans.

L’identique, tiré du latin idem, “qui est le même”, évoque le caractère de ce qui est semblable, le même, ou qui ne présente qu’une seule réalité malgré des approches différentes. Or deux éléments font que rien ne peut rester identique : le temps qui passe, qui abîme (surtout quand il est doublé par des événements violents comme l’incendie de Notre-Dame) et d’autre part la multiplicité des approches que nous offre désormais la technologie. Nous avons des photos, des films de Notre-Dame. Nous l’avons tous en mémoire. Nous pouvons célébrer ce monument presque à chaque instant de notre journée. C’est en partie pour cela que nous y sommes si attachés. Au XIXe siècle, lorsque Victor Hugo remit le vieil édifice religieux parisien à la mode grâce aux aventures de Quasimodo et Esmeralda, et que Eugène Viollet-le-Duc en 1844 décida des plans, personne ne se souciait qu’elle retrouve sa forme originelle, car personne ne l’avait en mémoire. La restauration à l’époque dura vingt ans, presque le temps d’une génération, le temps d’oublier. Aujourd’hui nous cultivons notre nostalgie en contemplant ce qui n’existe plus. Nous sommes mélancoliques en voyant nos vieilles photos, les personnes disparues, les enfants qui ont grandi et nous… qui changeons sans cesse, aimerions tant que le passé reste. Nous rêvons de permanence. Nous aimerions que rien ne change. Alors que c’est le flux du changement qui rythme la réalité.

 

La restauration à l’époque dura vingt ans, presque le temps d’une génération, le temps d’oublier. Aujourd’hui nous cultivons notre nostalgie en contemplant ce qui n’existe plus.

Le philosophe grec Héraclite nous avait déjà appris la difficile vérité : “Aucun homme ne peut traverser deux fois le même fleuve, car ni l’homme ni l’eau ne seront les mêmes”, ce qui veut dire que tout change sans cesse, depuis l’eau qui s’écoule jusqu’à nous qui vieillissons dans un flux continu. Rien ne demeure. La permanence n’existe pas dans ce monde. La cathédrale dans laquelle nous pénétrerons aura peut-être l’apparence de la précédente, mais ce ne sera plus la même. Nous sommes condamnés à accepter le temps et sa dimension irréversible. Héraclite a écrit au VIème siècle avant notre ère mais déjà il notait notre insensée quête de la permanence dans le monde : nous ne pouvons pas puiser sans cesse dans le passé pour croire que notre identité s’enracine dans la reproduction à l’identique. Il faut accepter le changement vers l’avenir. S’il y a de l’identique, il n’appartient pas à ce monde, mais à un autre. Il y a de la permanence dans les mathématiques, dans les idées, dans un monde intelligible décrit plus d’un siècle après Héraclite par un jeune Platon qui s’étonnait du rôle du temps dans notre réalité. Ce dernier lisait aussi un autre philosophe, Parménide, l’éléate dont on a gardé quelques fragments. L’un disait en substance : “l’être est sans commencement et indestructible; il est universel, existant seul, immobile et sans fin; il n’a jamais été et ne sera jamais, puisqu’il est maintenant, tout ensemble, un et continu, ce qui en substance veut dire que ce qui est ne peut jamais être détruit, ce n’est qu’une illusion : comment quelque chose qui est pourrait devenir autre chose, c’est-à-dire son non-être ? C’est impossible. Tout changement est impossible, ou seulement illusion, apparence. Derrière les apparences, il y a quelque chose qui demeure, qui résiste à l’usure du temps. Ce quelque chose, c’est ce que sont réellement les choses, leur essence. L’esprit de nos cathédrales ne peut qu’être éternel. La pierre qu’on change n’est qu’accessoire, elle ne change rien à l’essence de l’édifice religieux. Rien ne change, tout demeure en ce monde. La destruction n’est qu’apparence.

 

Platon trouva une solution face à ces deux thèses : il expliqua que nous vivions dans un monde sensible où effectivement tout change, mais tout n’est qu’apparence. La réalité, la vérité se trouvent dans un autre monde, celui des Formes, inaccessibles à nos cinq sens, que nous ne pouvons contempler que grâce à notre esprit : lorsque nous cherchons à reconstruire, nous voulons retrouver cette vérité inscrite dans l’Idée des monuments religieux que nous tentons d’imiter au mieux. Faudra-t-il donc examiner les deux cathédrales pour espérer qu’elle soient les mêmes ou seront-elles définitivement de nouveaux bâtiments ? Je ne doute pas un instant que des foules impressionnantes de touristes et de fidèles au Vatican se presseront dès le mois de décembre avec dans les mains des photos de Notre-Dame pour comparer. Mais qu’ils ne s’y trompent pas, ils ne seront pas dans la même cathédrale que celle que Victor Hugo a foulée de ses pieds et qui regardait Paris du haut de ses 900 ans. Cette cathédrale immortelle n’est rien d’autre qu’une Idée au sens de Platon. Une belle idée, mais rien d’autre qu’une idée.

Christophe Gallique

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