Parfois la philosophie s’invite là où on s’y attend le moins. Un samedi soir un peu désœuvré devant la télévision, j’assistais à l’interview du champion de bodybuilding Samuel Hartman, invité d’un talkshow sur une chaîne de la TNT, et me voilà interpellé face à son corps déformé par une musculation à outrance, au point de ressembler à une marionnette ridicule1. Champion du monde du culturisme, il ne se cacha pas de prendre des produits dopants interdits. Mon cerveau endormi sortit de sa torpeur au moment où se développa la sempiternelle conversation entre des invités du show-biz jouant les pucelles effarouchées – dans un milieu où toutes les drogues sont en libre circulation – et un invité candide qui était venu défendre un sport extrême, dangereux pour la santé, mais qui sert de modèle à des milliers de jeunes. Des jeunes qui idéalisent le rapport à un corps musclé à travers les réseaux sociaux démultipliant les images de ce genre de pratique. Et me voilà piégé : en tant que presque « boomer », soit je riais devant mon écran en m’exclamant « quelle horreur ! » (il est vrai que l’individu apparaissait déformé, presque un personnage de cartoon gonflé à l’hélium) et dans ce cas je pouvais être taxé d’ignorant, de jaloux, voire frustré (il est également vrai que ce sont mes abdos qui sont eux gonflés… et pas à l’hélium) ; ou bien je faisais le rôle du spectateur respectueux des autres, tolérant et donc fade, sans avis, l’archétype même du lâche.
Soyons clairs une bonne fois pour toutes : la pratique du bodybuilding m’apparaît comme étant ridicule et esthétiquement de parfait mauvais goût. Mais quel est l’intérêt de ce simple point de vue subjectif, plaisir sans concept qui n’appartient qu’à mon regard ? En quoi cela pourrait-il intéresser la philosophie ? Je vais plutôt faire un pas de côté, décaler mon propos et me demander de quoi ce genre de pratique est le signe dans notre société. Car Samuel Hartman, s’il est invité dans une émission de télé nationale, c’est qu’il représente une communauté assez importante en 2025. Que symbolise-t-il ? Que cherche-t-il à montrer en gonflant outrageusement son corps ? De quel signe est-il porteur ? Peut-on faire la sémiologie du bodybuilding ?
La sémiologie (ou autrement appelé sémiotique, les deux termes étant quasiment synonymes) est une science humaine née au siècle dernier et part d’un principe simple : toute manifestation humaine est porteuse de sens. Rien n’est gratuit, rien n’est muet. Un des représentants français les plus brillants de la sémiotique futRoland Barthes, intellectuel majeur décédé en 1980, et qui marqua son époque avec une compilation de chroniques parue en 1957, Mythologies. Dans ce livre, il étudia toute une série de phénomènes propres à la société dans laquelle il vivait, c’est-à-dire la France des Trente Glorieuses, consommatrice de nouveaux plaisirs et pleine d’espoir pour son avenir. Même si le livre a une partie analytique et théorique, c’est surtout lorsque Barthes analyse des éléments concrets que son ouvrage devient véritablement inspirant. De la voiture emblématique de Citroën, la DS, il écrit : « Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique. »2 Dans d’autres chroniques, il fit par ailleurs une comparaison entre les matchs de catch ouvertement truqués et le judo, l’un exprimant les valeurs du bien et du mal, l’autre la sophistication et l’humilité de la chute silencieuse. Il s’arrête même sur la publicité pour une sauce tomate pour montrer la mécanique de la suggestion de l’achat. Tout a du sens, tout est parlant ! Roland Barthes s’inspira du travail d’un linguiste, Ferdinand de Saussure, qui expliquait que tout était signe, signe de quelque chose. Il ne faut surtout pas se contenter d’accepter les messages envoyés par notre société comme si c’était superficiel. Tout signe est divisible en deux parties étroitement liées de manière aussi arbitraire qu’intime, de manière immotivée, mais définitivement indissociable. La première partie de ce tout est le signifiant, l’image acoustique : ce que l’on entend, ce que l’on voit, ce qui interpelle notre esprit par sa musique et ses couleurs. Et il y a le signifié, c’est-à-dire le sens profond, le concept derrière le son. La DS était ainsi le symbole des Trente Glorieuses, le prestige de l’industrie française qui s’imposait dans le monde. C’était le triomphe de la bourgeoisie qui consommait ces articles jetables qu’étaient et sont encore les voitures. Aujourd’hui cela résonne dans nos oreilles, au point que c’est devenu une marque de voiture à part entière, signe d’un luxe qui ne se veut pas tapageur, un luxe que l’on peut admettre et dont on peut jouir sans être accusé d’être un ultrariche dans un pays qui a la passion de l’égalité. DS3/DS4, voilà donc des signes qui ont encore du sens, plus de soixante-dix ans après la création de la première série. On revoit le Général assis au fond de sa DS, la carrosserie criblée de balles, mais survivant aux attaques de l’OAS au PetitClamart. La DS, c’est la voiture de la France moderne… de nos grands-parents. Certes ce lien entre signifiant et signifié est relatif. Relatif à une culture, un pays, une époque. Mais on ne peut s’en défaire et on ne le choisit pas : nous sommes soumis à cet attelage. C’est pour cela que le bodybuilding peut intéresser la philosophie, car nous pouvons nous demander : de quoi est-il le signe ?
Je ne vais pas entrer dans le détail des catégories de ce sport, de ce culte du corps et de la performance visuelle. Je vais juste faire la liste des signes qu’il comporte. Le premier est celui de la posture statique. Statique car il ne s’agit ni d’une course ni d’un affrontement. Le bodybuilder est seul face à lui-même, même s’il participe à un concours, même s’il donne l’impression de battre ses adversaires. Il n’y a en réalité aucun affrontement, sauf contre lui-même. Certes on peut le considérer comme un sport dans le sens où il y a au cours de la préparation une forme d’austérité totale : ne pas manger normalement et s’astreindre à des exercices qui sont poussés jusqu’à l’absurde. La force n’est pas utilisée pour réaliser des actes extraordinaires, mais juste être apparente. Le second signe est donc celui de l’image, l’image de soi reflétée dans un miroir ou dans les yeux du public et du jury. Il ne s’agit pas de pousser vers une forme d’héroïsme en montrant que l’on peut se dépasser dans une catégorie que l’on pourrait qualifier de naturelle (courir, faire corps avec une équipe, battre les autres, élaborer une stratégie face à des événements inattendus) ; non rien de tout cela. Le bodybuilder n’a rien à raconter, tout à montrer.
Le bodybuilder n’a rien à raconter, tout à montrer.
Le bodybuilding « extrême », tel que Hartman le pratique, est source d’un important travail sur soi-même, en décrivant les normes gymniques qui lui sont associées. Le troisième signe est donc celui du sacré. Pour devenir un « vrai » bodybuilder, le pratiquant sacralise en effet son identité en respectant certaines règles de pureté. Pureté des formes du corps, pureté du rapport à l’effort. Être bodybuilder c’est chercher à s’isoler de toute forme de corruption que serait la graisse. Du moins est-ce la base de sa pratique ; même si nous savons que les produits hyperprotéinés ne sont pas ce que l’on pourrait appeler une forme de pureté diététique, il n’empêche : tout consacrer à quelques minutes d’exposition sur un podium en sous-vêtement, le corps huilé, revient à sacraliser cette pratique, à en faire presque une forme de religion.
Quatrième signe : le narcissisme, l’individualisme et la solitude nécessaires pour une telle pratique sont paradoxalement associés à un corps collectif, celui d’une sous-culture qui a ses codes, ses rituels et dont ces héros modernes forment le centre attractif. Le bodybuilding est le symbole de notre société où chacun ne s’identifie plus à un tout qui serait une nation, un pays, mais se sépare des autres en adoptant sa propre communauté. L’idée de sous-culture n’est pas péjorative. Il ne s’agit pas de dire que cette pratique est méprisable. Mais cela apparaît comme une sous-culture car le groupe social qui s’y identifie, lui, n’est pas représentatif de l’ensemble de nos contemporains, et s’en porte très bien comme ça : il veut pouvoir s’épanouir en étant différent et en se rassemblant au sein de ce qui peut devenir pour lui un culte à part, un lien qui va le protéger dans l’absence de repères à l’extérieur. Le sociologue polonais-britannique Zigmunt Bauman évoquait l’idée que notre société était devenue liquide après l’abandon des grandes idéologies du xxe siècle : les repères moraux et identitaires n’ont plus la solidité du siècle dernier et l’individu est amené à s’orienter seul, car la pression sociale le réduit à ses activités économiques, à un unique homo œconomicus. Du coup appartenir à une sous-culture nous permet d’avoir un point d’ancrage et le bodybuilding nous évoque ces demi-dieux grecs, Achille ou Thésée, qui sauvaient leur peuple grâce à leur force. Certes ces athlètes ne sont qu’image, mais notre société ne vit qu’à travers ses écrans. Hartman peut donc revendiquer calmement son usage de produits dopants. Il peut exhiber son corps déformé. Il n’est rien d’autre que le signe de cette société qui s’émiette, qui se liquéfie, mais dont les membres ont toujours besoin de modèles pour s’identifier et créer une nouvelle communauté de valeurs. J’ai regardé les commentaires sous les extraits de l’émission de télé habilement diffusés sur les réseaux sociaux, dans un deal où tous, le culturiste et le producteur de télévision, sont gagnant-gagnant. Grosso modo ils se divisent en deux catégories simples et antagonistes : ceux qui vénèrent leur héraut, celui qui annonce le triomphe du corps musclé à outrance, et ceux qui se mettent en colère contre ce témoignage des produits dopants, de l’homme augmenté grâce à la chimie. Nul doute que celui qui vise un titre quelconque de roi du muscle représente au-delà de l’idéal du corps sain. Il est celui qui est le porte-parole de sa communauté. Il devient ainsi un mythe.
Quel est le sens de tout cela ? Roland Barthes dans la partie analytique de son ouvrage expliquait : « Quel est le propre du mythe ? C’est de transformer un sens en forme. Autrement dit, le mythe est toujours un vol du langage. »3 C’est donc la parole qui est la proie du signe transporté par l’image, encore plus à notre époque où des vidéos si courtes défilent sur nos écrans : c’est le degré zéro de l’expressivité. Alors que la langue nous offre une infinité de modulations, à travers le subjonctif, le conditionnel, l’impératif, l’image mythique est un simple indicatif : il n’est qu’une version appauvrie de la signification. Ce qui n’empêche pasl’interprétation et c’est ce qui fait que le mythe joue un rôle si fondamental dans notre société. Vous voulez un autre exemple ? Le voilà. Musclé, mais pas au sens du culturisme, plutôt au sens pimenté du terme : en 1957, Roland Barthes consacra une chronique à l’abbé Pierre. Aujourd’hui le créateur des Emmaüs est tombé de son piédestal, mais à l’époque, il était un mythe en pleine construction. Voilà ce qu’écrit Barthes à son propos : « C’est une belle tête, qui présente clairement tous les signes de l’apostolat : le regard bon, la coupe franciscaine, la barbe missionnaire, tout cela complété par la canadienne du prêtre-ouvrier et la canne du pèlerin. […] je m’interroge sur l’énorme consommation que le public fait des signes. »4 Tout est dit : ce que nous dévorons, ce sont des signes, et plus ils sont évidents, simplifiés à outrance, plus ils occasionnent de réactions de la part du public.
Du coup me vient à l’esprit une horrible pensée : et si tout cela n’était pas qu’un scénario afin de faire de l’Audimat ? Mon cerveau endormi ne serait-il pas tombé dans un piège, celui du dialogue entre le puissant et le naïf, entre le producteur de télévision et le sportif en mal de reconnaissance médiatique ? Et si j’avais été abusé moi-même, croyant à la spontanéité de ces échanges ? Ce serait bien malveillant de ma part de croire que tout cela n’était que de la promotion écrite à l’avance…
1 Invité de Quelle époque ! sur France 2 le 20 décembre 2025.
2 Roland Barthes, Mythologies, p. 164, Éditions du Seuil – Points
3 Roland Barthes, Mythologies, p. 239, Éditions du Seuil – Points
4 Roland Barthes, Mythologies, p. 58-60, Éditions du Seuil – Points

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