Étude de Texte

20 000 ANS ou
la grande histoire de la nature

Après “Sangliers, géographies d’un animal politique”, continuons notre exploration de la collection Mondes sauvages, d’Actes Sud, qui ambitionne de modifier notre interprétation des rapports entre l’homme et la nature. J’avoue que je me prends au jeu : découvrir des domaines littéraires peu familiers, et en ressortir intéressé. 

L’œuvre a un titre parlant : 20 000 Ans. Un sous-titre plus explicite, “ou la grande histoire de la nature”. Un lecteur repense vite à ses premières découvertes, à “20 000 lieues sous les mers”, de Jules Verne. Ici le plongeon n’est pas vers les fonds marins, mais vers l’abîme du temps. Et quel plongeon ! On revisite en 200 pages l’histoire écologique de la France, des glaciations à nos jours. Et le temps défile, au gré des chapitres du livre : les glaciations et leurs fins, l’évolution de la forêt, des rivières, puis des mers… le dernier chapitre s’intéresse aux changements apportés par l’Homme depuis le néolithique.

Cela replace l’écologie dans une dimension temporelle que nous avons peu l’habitude de concevoir. Si l’empreinte de l’homme a façonné notre environnement, et l’auteur montre son impact souvent désastreux, la réflexion sur les durées décrites nous permet de voir la nature en perpétuelle évolution. Tout autant que l’homme, on apprend que le loup, le castor, ou la biologie du hêtre ont permis des évolutions importantes des milieux naturels. Rien de plus erroné que de dire que la nature a horreur du changement : c’est cela même qui crée la vitalité de la biodiversité. En quelques lignes, j’ai essayé de vous poser le thème du livre. Un livre scientifique intéressant pour les adeptes de l’écologie, pensez-vous. Mais celui-ci a une approche plus originale. Si je ne vous fais comprendre que cela, je peux arrêter là mes essais de chronique. En effet, des livres scientifiques, aux sujets intéressants et qui nous font réfléchir, il y en a des centaines, tous très pertinents. L’œuvre de Stéphane Durand fait partie du lot. Mais celui-là, je l’ai aimé.

On peut, et c’est le plus de la littérature, apprécier non seulement les connaissances, mais la manière de les présenter. Toute histoire est très plate sans l’art du conteur. Et pendant quelques heures, j’ai été véritablement porté par le récit. Les savoirs avancés tout d’abord. À chaque partie, dans chaque sous-chapitre, l’air de rien, une petite anecdote, une remarque, vous plonge dans une vision nouvelle et un abîme de réflexion. Saviez-vous que l’évolution de l’homme préhistorique et celle du chien semblent concomitantes et complémentaires ? Que les castors ont favorisé des espaces propices aux grands herbivores ? Que Louis XV, de passage à Marseille, pêchait les thons au trident dans le vieux port, tellement ils étaient nombreux ? Et tout cela est amené sur un ton léger, dans le courant de la narration, comme si nous évoquions la dernière rencontre sur le marché de Lodève. Il faut regarder l’abondance de notes, qui renvoient à de nombreuses publications, pour se rendre compte de l’érudition quasi encyclopédique de l’auteur. Tous les sujets ayant un rapport à l’évolution de la nature lui semblent familiers : biologie (paléobiologie, agroforesterie, écologie moléculaire et j’en passe…), chimie, géologie, mais aussi sociologie, économie, littérature, histoire comparée ou management… et ils sont mis à contribution d’une manière très fluide : nous comprenons tout ce qui est écrit ! On se sent plus savant, mis dans la causerie au niveau de l’auteur. Cette impression de familiarité, qui nous valorise (sans doute excessivement, vu notre niveau…) permet d’appréhender ce que nous découvrons sans crainte. Je trouve ce tour de force d’écriture très réussi. Pour un livre de vulgarisation, il évite les deux écueils extrêmes. Il n’emploie ni un ton pontifiant et supérieur, ni une simplification facile qui déforme les idées. Stéphane Durand nous instruit sans s’imposer aucunement. C’est la première raison qui fait l’attrait de cette écriture. 

 

ce qui touche le prof au fond de moi, la qualité particulière de son écriture : la création d’un véritable récit qui “fait vivre”

La deuxième est la narration elle-même. Stéphane Durand est un conteur, un grand. Quand on lit, on écoute (on l’entend vraiment, je vous l’assure) la voix qui relate, qui donne des inflexions au récit, qui temporise… En lisant sa biographie, j’apprends qu’il est biologiste, naturaliste, auteur… Mais, et c’est marquant, “auteur de documentaires et conseiller scientifique des aventures cinématographiques de Jacques Perrin depuis 1997”. Dans la tête les films défilent “Le Peuple migrateur, Océans…” et c’est tout à fait ça. Vous entendez dans ces films la voix off qui vous parle des baleines pendant que les images défilent ? Eh bien, dans le livre c’est la même chose. Je ne sais pas comment il fait, mais les grands paysages glaciaires, ou les forêts profondes, défilent dans votre tête en image de fond pendant qu’il explique, commente, nous charme… Croyez-moi, je n’exagère que peu : comme quand j’étais petit, j’ai vu les décors du château pendant qu’on me racontait Blanche-Neige. Mais là, la terre et ses changements constituaient le décor. Stéphane Durand a beaucoup appris du cinéma. Mais, adapter cette technique à l’écrit scientifique me laisse admiratif.

Bon, vous l’avez compris, ce livre m’a séduit par son sujet écologique ; facile, j’y suis sensible. Ensuite il m’a plu, de manière plus personnelle pour deux raisons. Sa précision scientifique, la profondeur et la nouveauté des thèmes abordés, et le fait de nous les rendre compréhensibles sans simplification ni condescendance. Et, ce qui touche le prof au fond de moi, la qualité particulière de son écriture : la création d’un véritable récit qui “fait vivre” l’histoire biologique de notre monde sous nos yeux émerveillés. Il reste un troisième thème, hors de la science et de l’écrit, qui ajoute encore du sel à l’œuvre, sa vision du monde.

Je qualifierai volontiers ce livre de positif. Ce n’est pas qu’il nie les problèmes écologiques, ni la nuisance humaine. Le dernier chapitre, la grande régression, le proclame jusque dans son titre. C’est le fait de présenter une vision plus distanciée, plus relative vu son rapport au temps. Depuis 20 000 ans homme et nature “cohabitent”, et c’est vraiment l’histoire de cette interaction qui est racontée. Mais l’échelle permet de ne pas voir l’écologie par le petit bout de la lorgnette, focalisée sur les catastrophiques “temps modernes”. La Terre, et ici l’Europe et la France, ont toujours suivi une perpétuelle évolution des milieux vivants. Le constat actuel est alarmant, c’est peu de le dire. Il est aussi temporaire. Je finirai ici avec les conclusions de l’auteur. Il serait vain de vouloir revenir à un hypothétique temps passé (et lequel ?), mais la nature sait rebondir. Il ne tient qu’à nous de permettre à l’aventure de se poursuivre.

Essai : 256 pages
Éditeur : Actes Sud
Parution : octobre 2018
ISBN : 978 233 011 1090

Philippe Deya

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