C le Mag : Vous êtes diplômée de la section animation de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (ENSAD). En 2011 vous réalisez les dessins de la série Les innocents coupables scénarisé par Laurent Galandon, puis Amère Russie, À coucher dehors et Camp Poutine avec Aurélien Ducoudray. Enfin la série Ladies with guns avec Olivier Bocquet dont le tome 3 sort en janvier 2024 aux éditions Dargaud. Comment travaillez-vous pour créer les ambiances de ces albums ?
Anlor : Outre les recherches graphiques évidentes sur l’époque, le lieu et sa culture, je m’imprègne principalement du ton de l’histoire. Pour Amère Russie par exemple, il est tragi-comique et surtout ultra-dynamique dans les dialogues et les situations, ce qui m’a poussé à modifier ma façon de dessiner pour coller à cette tonalité. Dans Ladies with guns on a beaucoup d’humour mais aussi une grosse dose d’émotions et d’introspection, parfois une violence explosive. Je me suis donc beaucoup posé la question de comment retranscrire toutes ces ambiances tout en gardant une cohésion graphique. J’ai donc poussé un trait ciselé qui se veut à la fois foisonnant et synthétique, assez stylisé pour soutenir au mieux cette richesse narrative.
ClM : Quelles ont été vos sources d’inspiration pour l’univers de Ladies with guns ?
A. : J’ai surtout tout fait pour ne pas m’inspirer directement d’autres westerns en BD, pour ainsi trouver et développer notre univers le plus librement possible. Nous souhaitions en effet avoir un regard frais et inédit sur ce genre. Par contre en termes de découpage et de codes narratifs, nous avons cherché à nous rapprocher d’une vision cinématographique, voire d’un découpage proche de ce qu’on peut trouver dans certaines séries.
ClM : Vos encrages sont souvent très colorés, est-ce que cela vous offre une plus grande palette pour intégrer le lecteur dans l’histoire ?
A. : Alors mes encrages sont noirs, par contre Elvire de Cock, la coloriste, ajoute ensuite l’étape de la mise en couleurs. Nous voulions une ambiance pop, jamais vue à ma connaissance dans les westerns, pour nous approprier le genre et le détacher définitivement des traditions. Elvire a donc esquivé avec brio les 3 beiges du western : bois, boue, cuir. Elle a ainsi pu proposer une gamme à la fois sensible et riche, qui se réinvente à chaque nouvelle séquence et réveille la rétine.
ClM : Le tome III de Ladies with guns arrive en janvier 2024, comment êtes-vous arrivée dans cette série ?
A. : Le scénario d’Olivier Bocquet était déjà validé auprès de Dargaud. En discutant avec l’éditrice Pauline Mermet, ils ont réalisé qu’ils m’avaient tous deux en tête pour prendre en main la partie graphique. Le challenge d’un western au féminin m’a séduite, je me suis donc lancée dans cette aventure avec eux.
ClM : Les cases sont à l’horizontale, parfois presque cinématographiques, verticales à l’espace étriqué, à fonds perdu ou franchement explosées… Comment rythmez-vous la pagination et les espaces à l’intérieur ?
A. : Je cherche avant tout à donner du sens et de l’émotion : outre son rôle narratif évident, il est essentiel d’orienter le découpage pour faire subtilement passer des impressions au fil des pages. Un découpage de séquence doit vraiment soutenir le sens du récit mais aussi véhiculer l’émotion voulue, pour toucher et impliquer personnellement le lecteur, la lectrice.
ClM : Cette série enchaîne action et humour, comment cela se traite-t-il visuellement ?
A. : Comme je l’ai dit plus haut, en adaptant un style graphique approprié. Ça a été une question essentielle lorsqu’on a démarré cette série : savoir à quel public s’adresser, et comment le faire efficacement. Et nous voulions nous adresser aux fans de western, mais aussi à celles et ceux qui seraient avant tout sensibles à la cause de recherche de liberté de nos Ladies. Nous voulions de l’humour, mais aussi de la violence franche si nécessaire. Il fallait un style hybride qui puisse contenir toute cette richesse narrative.
ClM : Lorsque vous travaillez sur un album, comme Ladies With Guns, quelles sont vos contraintes ?
A. : Eh bien il y a déjà une contrainte évidente de planning. Mais aussi une forte volonté d’immersion : l’idée est de régulièrement trouver des moyens visuels ou scénaristiques pour questionner son lectorat, le réveiller en quelque sorte, pour garder son adhésion et son enthousiasme à faire partie de l’aventure.
ClM : Quels sont vos échanges avec le scénariste ?
A. : Olivier a choisi de développer le scénario en parallèle du travail graphique. Je reçois donc les séquences au fur et à mesure. Ce système, contraignant au niveau organisationnel, a l’immense avantage de générer une osmose particulière dans la création du récit et de la BD elle-même. On échange donc très régulièrement autour de chaque séquence, en retravaillant et en validant mutuellement nos séquences, dialogues, story-boards.
ClM : Y a-t-il eu des situations auxquelles vous avez été confrontée qui posaient des difficultés de mise en page ou de restitutions ?
A. : Il y en a régulièrement, et souvent ce sont au final les meilleurs moments de lecture ! Notamment quand je dois mettre en images des séquences avec 2 situations imbriquées, ou quand les idées des personnages prennent littéralement vie pour créer une confusion entre fantasme et réalité…
ClM : Qui sont les 5 héroïnes, Abigail, Kathleen, Chumani, Cassie et Daisy ?
A. : Elles sont avant tout des stéréotypes des personnages féminins qu’on a pu croiser dans tous les westerns : une esclave, une épouse, une Amérindienne, une prostituée, une institutrice. Seulement ici, elles ont enfin la dimension pour exister vraiment et se forger une histoire, un passé et peut-être un avenir.
ClM : Dans l’album différents thèmes sont abordés, dont la place des femmes, le regard des hommes sur les femmes, leurs présupposées faiblesses… Que permet l’univers du western pour traiter ces questions ?
A. : Le western traditionnel, particulièrement en BD, est très codifié, essentiellement masculin, et souvent verni d’une patine à l’ancienne. Le parallèle avec une société un peu figée et réac, droite dans ses bottes, est évident. C’est donc le contexte idéal pour évoquer la recherche d’émancipation, du droit à vivre librement, quitte à bousculer franchement les codes établis.
ClM : Vos outils de prédilections, crayons, pinceaux ou ordinateur ?
A. : Crayons, feutres et feutres-pinceaux à encre, drawing-gum, outils numériques pour la post-prod : retouches, certains effets ou onomatopées… Bref, une bonne petite cuisine artisanale.
BD : 72 pages
Éditeur : Dargaud
Parution : janvier 2024
ISBN : 978 220 520 7927
ClM : Vos projets ?
A. : Donner le meilleur sur la nouvelle saison de Ladies With Guns qui devrait bientôt regrouper 3 nouveaux tomes !

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