PHILOSOPHIE

Vouloir penser sans les mots est une tentative insensée” | Hegel, Encyclopédie, IIIe partie : La Philosophie de l’esprit.

Les affres du commerce entre français et chinois, occasion régulière de malentendus, démontrent facilement que la théorie de l’homo œconomicus – qui explique que dans nos achats nous serions de purs êtres rationnels qui calculent nos intérêts – n’éclaire que de manière caricaturale la réalité de nos échanges marchands. Chunyan Li, conseillère chinoise en marketing , montre à travers dix anecdotes1 les soucis que peuvent rencontrer des commerçants français lorsqu’ils croient que la communication via “l’anglais des affaires” est d’une totale transparence. Notamment elle montre pourquoi la notion de contrat signé n’est pas la même dans les deux langues : “La traduction chinoise du mot “France” est : “pays de la loi”. La France est connue pour son esprit juridique très rigoureux. Toutes les clauses, une fois écrites noir sur blanc, restent fixées.” C’est absolument clair : nous signons car nous sommes d’accord sur les termes de l’échange et revenir dessus va nécessiter des avenants âprement discutés. Mais il en est tout autrement en chinois : “les deux caractères du contrat, “He Tong 合同”, décrivent une convergence et l’ajustement adéquat, dans une logique dynamique et évolutive. Dans le premier idéogramme, la partie du haut représente un couvercle et celle du bas une boîte. Ensemble, il s’agit d’un contenant et son couvercle qui s’emboîtent parfaitement. Dans le second idéogramme, en haut se trouve une cheville de bois et en bas une bouche qui chante. Il s’agit de chanter ensemble pour fixer la cheville de bois sur le champ de travail.” Quelle poésie dira-t-on ! Et pourtant c’est le travail de froids commerçants qui cherchent leur intérêt dans une négociation qui épuise souvent les interlocuteurs français. Pourquoi ? Car ils ne tiennent pas compte d’un fait que la linguistique et la philosophie développent depuis plus de cent ans : la pensée est liée intimement au langage.

Le philosophe allemand Hegel (né en 1770 et mort en 1831) écrivait : “C’est le son articulé, le mot, qui […]donne[nt] à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. […]Par conséquent l’intelligence, en se remplissant de mots, se remplit aussi de la nature des choses.” Avec ce célèbre passage il s’inscrivait dans une tradition qui permit les recherches modernes en linguistique. L’idée principale est que la structure du langage détermine nos pensées, ce qui en clair veut dire que notre langue organise, donne sa forme et ses limites à notre manière de penser : les mots nous donnent la possibilité de conceptualiser et donc de réfléchir. Au-delà des mots, point de pensée ! Hegel va même jusqu’à supposer que les mots (dimension rationnelle développée par l’humanité) donnent un accès sûr et direct à la réalité des choses. “Tout ce qui est réel est rationnel et tout ce qui est rationnel est réel” écrivait-il ailleurs ; ce qui voudrait dire que nos mots (nous, Occidentaux) nous permettent de saisir la réalité dans sa globalité et en toute objectivité. Face à cet ethnocentrisme assez radical, nous allons adopter une autre position : notre langue nous permet de prétendre à une interprétation de la réalité, pas plus. Chaque langue propose une autre interprétation. 

Pour compléter cette thèse, nous devons comprendre quel lien il y a entre la pensée et le langage. Descartes en 1646 écrivait à l’un de ses interlocuteurs : “Il n’y a aucune de nos actions extérieures, qui puissent assurer […] que notre corps n’est pas seulement une machine […], mais qu’il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, excepté les paroles”. La thèse lie ainsi la pensée au langage. En analysant rapidement la structure de nos langues occidentales et, par différence, la langue chinoise, nous allons tester cette hypothèse.

Grâce au linguiste Ferdinand de Saussure, suisse (né en 1857 et mort en 1913), nous savons que le mot – occidental – est un signe divisible en deux parties : le signifiant et le signifié. Le signifiant étant l’image acoustique et le signifié un concept.

le verbe ÊTRE n’existe pas en tant que tel en chinois.
La phrase “Socrate est un homme” ne se conçoit pas

Autant leur association est elle arbitraire –immotivée dirait le célèbre linguiste–, autant leur union est intime. Notre langue se décompose en morphème (unité minimale de sens, tel que le “re” qui indique la répétition) et en phonème (unité minimale de son, tel que le [y] français qu’on retrouve dans rue. (ndlr : le son “u” se note [y] en phonétique) et Saussure explique que si la langue a une dimension diachronique (évolution dans le temps), elle possède surtout la dimension synchronique : les mots et les sons sont liés ensemble tel un système et la signification de chaque signe linguistique dépend de la langue elle-même dans sa singularité. Cela a une conséquence : nos langues sont essentiellement phonétiques, c’est-à-dire que lorsque nous découvrons un nouveau mot – par exemple lorsque nous lisons un roman de Victor Hugo où est employé du vocabulaire inusité et oublié aujourd’hui – nous pouvons le lire sans en comprendre la signification. Celle-ci est détachée de la dimension acoustique qui nous vient naturellement. Ce mécanisme devenu automatique fonctionne également lorsqu’on apprend une nouvelle langue : nous avons tous prononcé en lisant la BD française Blueberry qui met en scène un cowboy le juron “damned”, [damnèd], mais aucun anglo-saxon ne vous comprendra si vous lui dites cela.

 

Problème de prononciation car nous sommes déterminés par nos phonèmes français qui ne sont pas les mêmes que ceux de nos cousins d’outre-Manche. Et problème de sens : ce n’est qu’après une longue pratique de la langue anglaise et/ou américaine que nous pourrons saisir les usages parfois subtils et multiples de cette expression. Cette façon d’aborder les mots organise naturellement notre manière de penser, car il y a un lien entre le son – image acoustique pour reprendre le terme de Saussure – et ce que nous comprenons, la façon de construire notre réflexion. Presque sans transition, revenons à la différence entre la pensée occidentale et l’écriture chinoise, dite “Han”. Cette dernière est constituée d’idéogrammes, ce qui signifie littéralement idée écrite : chaque signe représente une idée, sans passer nécessairement par un son, ce qu’en linguistique on appelle le signifiant. C’est un accès indirect, car symbolique, mais un accès à une idée. Du coup la pensée ne peut pas se construire de la même manière. Prenons un exemple fondamental pour tout philosophe : le verbe ÊTRE n’existe pas en tant que tel en chinois. La phrase “Socrate est un homme” ne se conçoit pas en chinois. Et ça change tout, notamment dans la construction de la métaphysique (la science ultime, selon beaucoup de philosophes).

Explication : les premiers grands philosophes occidentaux grecs étaient fascinés par la nature et ses lois (c’était littéralement parlant des physiciens). Ils cherchèrent très vite s’il y avait un Principe Unificateur qui organisait tous les phénomènes visibles (l’eau, l’air, la terre ou le feu) et comment il pouvait être. Car dire que le feu est à l’origine de Tout, paradoxalement ne dit rien sur la nature du feu, mais uniquement sur son rôle dans l’organisation de la nature. Leur réflexion se radicalisa lorsque l’un d’entre eux s’interrogea sur le sens du mot “Être”. Il s’appelait Parménide et il se demanda comment quelque chose ou quelqu’un pouvait à la fois être X et non-X (par exemple comment Socrate pouvait être un homme et être intelligent, car homme≠intelligent). Cela plongea ces hommes brillants dans une longue réflexion pour savoir ce que voulait dire “être”2 et ils finirent par considérer que le verbe “être” était dénué de signification, juste une “copule” entre un sujet et l’adjectif qui le qualifie (par exemple : le feu est chaud). Depuis Aristote jusqu’à Heidegger, ce fut une réflexion autour de l’Être qui nourrit la philosophie, jusqu’à se demander si un Être était à l’origine de ce qui existe et si cet Être existait (souvent appelé Dieu), qui était-il ?

 

dans la philosophie chinoise, cette recherche obsessionnelle
de l’Être n’existe pas

Nous allons voir pourquoi, dans la philosophie chinoise, cette recherche obsessionnelle de l’Être n’existe pas, au profit d’une réflexion sur les grands mouvements du Yin et du Yang : une linguiste et philosophe chinoise contemporaine, Yu-Jung Sun, fit cette remarque dans son livre La philosophie chinoise (Éd. Ellipses, 2023) : avec les langues indo-européennes, “connaître est donc connaître ce qu’est véritablement l’objet en question,[…] la définition qui nous permet d’identifier cette chose sans erreur.”. Au contraire “Les caractères chinois montrent leurs significations […], l’image du signifié et non pas une idée.” Le signifié, en linguistique, est la dimension conceptuelle du mot, ce qui nous permet de penser. Nous, Européens, nous “entendons” un son et cela nous relie immédiatement à un sens plus ou moins riche. Un lecteur des caractères Han “voit” le concept et l’interprète directement. Ce qui fait qu’il n’a pas besoin d’un mot de liaison (le verbe être) pour qualifier une réalité. 

Un exemple : le verbe observer, 觀 en caractère Han, symbolise dans sa partie gauche un oiseau avec de grands yeux et sa partie droite l’œil humain (l’écriture archaïque de l’idéogramme le montre plus clairement). “Observer est comme la façon dont la chouette regarde (ses proies)” explique Yu-Jung Sun, et il n’y a pas la nécessité d’une identification fixe posée par le verbe être. Cette différence, au premier abord subtile, va jouer un grand rôle, car, dès lors, ce qui fonda la philosophie chinoise, ce ne fut pas la recherche de l’Être, en opposition au Non-Être, mais le mouvement qui permet à une chose de ressembler à une idée. Ce mouvement est appelé Tao et considère que “concevoir une chose [consiste à] déterminer sa tendance, c’est-à-dire sa façon d’agir […] sa façon de se rapporter aux autres.”3 Cela a ouvert la voie aux travaux de Confucius et Lao Tseu sur le Yin Yang (mouvement des opposés) et le Taoïsme, dont le fondement est de ne pas agir car La Voie ordonne tout.

 

Un exemple concret : “Le meilleur souverain est celui dont le peuple n’aperçoit pas l’existence.” (Dao de jing, chapitre XVII). Cette phrase pourrait ainsi surprendre tout penseur occidental (en particulier les lecteurs de Machiavel) car le meilleur souverain serait donc celui qui n’agit pas !!! Incompréhensible pour nous qui pensons au contraire qu’il faut maîtriser la réalité, mais intelligible pour ceux (les penseurs chinois entre autres) qui soupèsent d’abord la tendance de chaque chose et ses relations avec les autres. Voilà pourquoi l’homme d’affaires français peut être en difficulté face à la conception chinoise du contrat commercial. En France une chose est ou n’est pas. Nous fixons les termes d’un contrat et c’est intangible car c’est écrit, décrit et a force de loi. L’interlocuteur chinois, lui, va concevoir le contrat comme le début d’une négociation qui peut évoluer au fur et à mesure qu’on prend conscience des tendances, parfois invisibles, qui sous-tendent les différents acteurs du contrat. La blogueuse Chunyan Li précise donc qu’il ne faut jamais s’énerver lorsque les termes du contrat ne sont pas tous respectés (par exemple les délais de livraison) car cela ne veut pas dire que les Chinois ne sont pas sérieux, mais qu’ils n’ont pas la même conception de la réalité ! Voilà pourquoi maîtriser l’anglais international ne suffit pas à comprendre son interlocuteur. C’est certes plus long et plus complexe de s’initier à la langue de ce dernier, mais infiniment plus riche et plus efficace. Qui l’eût cru ?!!! Le sens du commerce a lui aussi besoin de la philosophie !

1 https://www.paristechreview.com/2015/01/30/chinois-occidentaux/

2Vous pouvez relire une précédente chronique intitulée Que veut dire “exister” ?

3 Yu-Jung Sun, La philosophie chinoise, p. 37

Christophe Gallique

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