Pendant quinze ans Jul fut le client parfait pour que je puisse le mépriser et ainsi montrer mon bon goût musical : enfant des quartiers nord de Marseille, parlant un français avec un vocabulaire assez pauvre et rempli de fautes, il chantait en auto-tune (c’est-à-dire qu’un ordinateur modifiait sa voix pour éviter d’entendre les fausses notes) sur une musique rap loin de mes valeurs auditives. Mes élèves, pendant ces quinze années, se sont moqués ouvertement de lui (tout en l’écoutant secrètement !). Tout allait bien. J’avais de bons points de repère : un lycéen faisait le signe de Jul avec ses deux mains et ponctuait ses phrases avec le fameux « wesh », je pouvais alors sans regret le classer dans la catégorie des mauvais élèves. Les choses étaient claires. Jul allait disparaître dans les limbes de l’industrie musicale, remplacé par un autre crétin commercial dans le cœur de nos adolescents.
Oui mais voilà, cela ne s’est pas passé exactement comme ça. Jul, gamin loin des réseaux parisiens, a produit seul sa musique et au fil des albums il a construit un son reconnaissable entre tous. Peut-être pas le génie musical du siècle, mais on ne saurait dire si ses chansons vieilliront bien ou pas. Et surtout il a réussi un exploit qui a attiré mon attention : réunir cent mille personnes au stade de France, permettant à ceux qui aiment l’écouter de communier ensemble dans une immense fête. Maintenant les premiers fans sont des jeunes adultes et ils assument de plus en plus leurs goûts musicaux. Bien entendu Jul n’est pas le premier artiste à remplir un stade, loin de là, car l’ère de la culture de masse a débuté il y a soixante ans lorsque, au mois d’août 1965, The Beatles ont réuni à New-York des dizaines de milliers de jeunes qui n’entendaient rien mais qui savaient qu’ils ne regretteraient jamais d’être venus.
Spectacle de masse pour une société de masse, en opposition avec les élites qui regardent avec mépris ce qui leur apparaît comme une forme de décadence, elles qui estiment avoir le monopole du bon goût, alors qu’ils sont souvent les pires philistins. Philistin ? Qu’est-ce que ce terme ? Un peu de suspens la définition arrivera un peu plus tard.
Avant cela, présentons notre philosophe : Hannah Arendt, philosophe d’origine allemande décédée en 1975, autrice majeure aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, utilisa ce concept dans un célèbre article, La Crise de la culture, écrit en 1961, où elle analyse l’évolution et la place de la culture dans nos sociétés modernes. 1961, la date ne peut pas être hasardeuse : le rock s’était développé pleinement avec des chanteurs comme Elvis, et une nouvelle cible de la société de consommation s’affirmait de plus en plus : la jeunesse ! Jeunesse qui allait devenir un véritable moteur de l’industrie de la musique et du cinéma. Du divertissement et du loisir en d’autres mots. Culture, masse, philistin, industrie, loisir, divertissement ? Cela nous fait beaucoup de termes bien différents les uns des autres, mais qu’on a du mal à distinguer clairement. Définissons donc tout cela, en suivant notre guide, Hannah Arendt.
Tout d’abord la philosophe distingue la culture de la création d’œuvre d’art. L’art est une réalité indépendante de toute considération sociale et politique. L’art vise la création d’œuvres esthétiques, belles ou laides – car on peut tout à fait concevoir la laideur comme une forme d’esthétique, et l’artiste est totalement indépendant des considérations et des attentes de la société dans laquelle il vit ; même si bien entendu il peut intervenir au cœur des préoccupations de ses contemporains, soit pour signifier un acte politique, soit pour soutenir le pouvoir en place, soit tout simplement pour divertir son public. Mais son œuvre d’art, elle, est une fin en soi, c’est-à-dire qu’elle n’a pas à justifier son existence par une quelconque utilité. L’œuvre d’art est une réalité qui se suffit à elle-même. Certes parfois elle peut avoir un retentissement extraordinaire dans la société, mais même si ce n’est pas le cas, même si elle indiffère les contemporains de l’artiste ou si elle crée un scandale lorsqu’elle est présentée au public, peu importe car ce n’est pas là que réside son essence. Les œuvres d’art ne participent pas aux principes vitaux, dans le sens où elles ne servent pas à nous nourrir, nous loger ou nous reproduire. Elles ne sont donc pas des créations humaines pour répondre à nos besoins. Les œuvres ont un caractère durable, parfois vieilles de plusieurs siècles et elles échappent à la consommation. Un simple objet est une chose alors que les œuvres d’art sont des réalités mondaines, explique Hannah Arendt, c’est-à-dire qu’elles ont surgi dans le monde et y persistent. Nous les rencontrons lorsque nous allons dans un musée, dans un cinéma ou une salle de spectacle, et ce même si notre vie n’en dépend pas. Les œuvres d’art, de tout temps, sont des créations humaines à part parmi tous les autres artefacts.
Mais ce qui change aujourd’hui, c’est que nous vivons désormais dans une société de masse : auparavant elle était restreinte à quelques classes de la population, appelées élites et il était facile de se définir en dehors de la société : les prolétaires, les paysans, etc. étaient considérés comme en dehors de la société et à ce titre ils n’étaient pas tenus de suivre les diktats de cette société. Il se dégageait pour eux une forme d’exclusion mais aussi – conséquence paradoxale – une forme de liberté car on ne tenait pas compte d’eux. Aujourd’hui toutes les classes d’individus ont été intégrées à la société, ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Mais du coup l’individu n’appartient plus à une couche sociale en opposition avec le reste de la société. Il appartient à la société de masse. Seul l’artiste peut encore se construire contre la société. Et force est de reconnaître que c’est ce que fit Jul lors de ses premières années musicales : personne ne le soutenait, tout le monde le méprisait. Il a réussi à forger un style qui lui est propre, en transgressant toutes les règles, y compris celle de la langue académique. Il s’est construit en ennemi de ce qu’on appelle généralement la culture.
Un simple objet est une chose
alors que les œuvres d’art sont des réalités mondaines
La culture ? Voilà un élément qui est moins tangible. Tout le monde sait ce que c’est mais il est très difficile de lui trouver une définition. Il s’agit – si nous prenons la définition scientifique – de manifestations, de rites et de connaissances qui consistent à appartenir à un groupe social déterminé. Mais la culture, c’est aussi la culture de l’esprit et c’est dans ce sens que la culture intègre la pratique d’un art et la connaissance des œuvres d’art : fréquenter une salle de concert, un musée ou une bibliothèque sont des actions censées nous rendre meilleur. Meilleur en quoi, me direz-vous ? Là est tout l’enjeu : en théorie c’est pour affiner notre sensibilité à la beauté pure dans un esprit libre et ouvert, mais en réalité la culture sert trop souvent à faire germer un amour-propre, un orgueil. Hannah Arendt l’avait bien compris : la culture sert à se valoriser socialement, à être un philistin, c’est-à-dire un privilégié qui va utiliser ses connaissances pour se valoriser socialement, comme un faire-valoir. Hannah Arendt écrivit que le philistin « méprisa d’abord les objets culturels comme inutiles, jusqu’à ce qu’[il] s’en saisisse comme d’une monnaie avec laquelle il acheta une position supérieure dans la société, ou acquit un niveau supérieur dans sa propre estime ». Jazz, rap ou variétés françaises, la musique est donc un moyen de faire la différence avec les autres, ou du moins de marquer notre appartenance à une classe sociale : dis moi ce que tu écoutes et je te dirai qui tu es !
À cet égard ce qu’on appelle la musique populaire ne peut pas intéresser les élites, puisque justement elles construisent l’estime qu’elles ont pour elles-mêmes contre tout ce qui est populaire. Les élites se doivent d’écouter ce qui les met sur un piédestal, tout en méprisant ce qui fait danser la populace. Par opposition l’individu lambda ne s’intéresse pas particulièrement à la culture car il n’a pas besoin d’être valorisé en manifestant ce que les élites appellent « être cultivé ». Avoir de la « culture générale » lui semble un luxe inutile, réservé aux couches supérieures de la société et il n’en a pas besoin pour maintenir ses processus vitaux. Oh certes nous pourrions arguer que la culture ne correspond pas à un besoin, mais à un désir. Mais il n’en a que faire. Ce qu’il veut, ce sont des loisirs et du divertissement, de l’entertainment pour reprendre l’anglicisme, c’est-à-dire des articles offerts par l’industrie des loisirs, ingurgités comme n’importe quel autre objet de consommation entre deux périodes de travail, de tâches ménagères, d’obligations familiales. L’industrie du loisir va donc produire des objets de consommation qu’elle devra toujours renouveler, car par définition la consommation est une forme de destruction : le loisir doit être nouveau pour être attrayant. Bien entendu cela peut donner d’excellentes surprises : The Beatles furent traités comme un boys band avant la lettre, véritable filon pour des hommes d’affaires sans scrupule, mais ils grandirent et devinrent des musiciens extraordinaires, porte-parole de la contre-culture des années soixante, s’échappant de la tutelle des-dits exploiteurs. Mais Hannah Arendt précise : « La culture de masse apparaît quand la société de masse se saisit des objets culturels et son danger est que le processus vital de la société consommera littéralement les objets culturels, les engloutira et les détruira. » En France la musique populaire ne connut pas vraiment la révolution pop anglo-saxonne, ou du moins se contenta de la suivre en l’imitant plus ou moins bien.
Les chanteurs comme Johnny Hallyday participèrent à cette société de consommation où il s’agissait de produire pour vendre. Cela rendit les gens heureux et des masses se regroupèrent dans des stades pour applaudir les spectacles de leurs idoles. Nous ne sommes plus dans la culture élitiste, mais la culture de masse, industrie du divertissement qui permet de rendre la vie plus douce. Peut-être faut-il associer Jul à ce mouvement que nous appellerons le divertissement industriel ?
Le bon goût est un concept qui se partage à plusieurs, et plus cette communauté sera forte et influente dans la société, plus il représentera le bon sens
Je suis bien conscient de toute la connotation péjorative qu’il y a dans cette phrase. Et je l’assume, car comme tout un chacun je juge de la qualité d’une musique à l’aune de ma propre culture, de mon goût et de ma position sociale. Certes ce jugement esthétique n’est pas objectif, il n’est même pas constitué de connaissances, mais juste d’un degré de plaisir qui va me permettre de communiquer avec mes semblables pour témoigner de ma relation avec eux. Ce que veut dire cette phrase compliquée, c’est que lorsque je juge de la valeur d’une musique, à la fois je reconnais la subjectivité de mon point de vue, mais dans le même temps cela me permet de discuter avec les autres, de communiquer avec eux car je ne peux qu’être satisfait lorsque je rencontre quelqu’un qui partage avec moi le même sentiment de plaisir ou de déplaisir à l’égard d’un art. Nous formons alors une communauté esthétique, qui dresse des barrières entre moi et ceux qui ne partagent pas ces goûts. Cela me rassure car j’ai une prétention à la vérité lorsque j’énonce un jugement esthétique. Vérité lorsqu’il ne s’agit que d’un point de vue subjectif ? Mais c’est totalement contradictoire ! Celui qui a le mieux compris cela, c’est peut-être un des philosophes qui a été le moins sensible à la beauté de l’art, du moins qui n’a jamais voyagé pour découvrir le moindre chef-d’œuvre dans les palais européens, à une époque où l’art n’était pas diffusé en ligne. Je veux parler de Kant (1724-1804) qui passa toute sa vie dans une ville prussienne, loin du Vatican, de Florence ou de Paris où les chefs-d’œuvre qu’il était en droit d’admirer à son époque étaient conservés. Mais pour autant il réussit à cerner notre relation au jugement du goût et Hannah Arendt lui rend hommage dans son article : Kant a compris que pour qu’un jugement soit valable, il réclame de la part des autres une forme d’accord, d’acquiescement. Le bon goût est un concept qui se partage à plusieurs, et plus cette communauté sera forte et influente dans la société, plus il représentera le bon sens. Ce bon sens est certes assez arbitraire car il ne s’appuie pas sur une réflexion objective, mais il a la force du groupe qui juge, c’est-à-dire qui intègre dans la sphère de la culture valorisante ce chanteur ou l’exclut au nom du bon goût.
Jul est-il donc un artiste ou juste le produit d’une consommation de masse ? Est-il méprisable ou à l’avant-garde de l’esthétique musicale ? Restera-t-il un des piliers contestataires contre le bon goût des élites, à l’origine de scandales qui épouvanteront la bonne société ou va-t-il être intronisé membre éminent du panthéon musical ? Seul bien entendu l’avenir nous le dira. Mais il y a quelques indices qui peuvent orienter notre réponse : Aya Nakamura, en chantant à l’ouverture des JO, fut une autre artiste à la croisée des chemins que nous décrivons. Elle eut le droit à la reconnaissance des autorités officielles dans un acte politique fort contre le conservatisme de l’extrême-droite. S’en sont suivis des débats et des invectives, des menaces de la part de figures politiques médiatisées qui s’étranglèrent devant leur poste de télévision et sur les réseaux sociaux le soir de la cérémonie d’ouverture. Un début de polémique qui a fait long feu, mais qui montre une des dernières caractéristiques de la thèse d’Hannah Arendt : cette question est beaucoup plus politique qu’on veut bien le croire. Détester la musique d’une artiste, la mépriser car elle dérange nos codes culturels, ou se scandaliser parce qu’elle « humilierait » la Garde républicaine en chantant à ses côtés, cela n’a rien à voir avec le fait d’apprécier ou non sa musique. On exprime juste des relents de racisme post-coloniaux. Mépriser Jul, c’est plus compliqué à analyser car il ne représente pas cette frange des artistes racisés. Mais pour autant il fut l’ennemi à abattre, celui qui n’aurait pas dû réussir. Mépriser Jul c’est mépriser la culture populaire en la ramenant à ses défauts, ses insuffisances musicales ou langagières. Certes on peut ne pas aimer sa musique, mais dans ce cas il faut juste ne pas en parler. Cela suffira.

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