Interview

Questions à Antonin Varenne

©Francesca Mantovani

C le Mag : Vous avez publié différents romans, dont Fakirs paru aux éditions Viviane Hamy (Prix Michel-Lebrun et Prix Sang d’encre) ou Le Mur, le Kabyle et le marin (prix Quais du Polar). Vient de paraître, chez Gallimard dans la collection “La Noire”, La piste du vieil homme. Quel en est le pitch ?

 

Antonin Varenne : La piste du vieil homme est l’histoire d’un père âgé, Simon, qui part à la recherche de son fils, Guillaume, qui se cache dans un village au fin fond de la grande île de Madagascar. Guillaume doit de l’argent à des gens dangereux. Bien que Simon et lui ne se soient plus parlé depuis des années, le vieux père part au secours de son fils.

 

ClM : Paru en 2021 à la Manufacture de Livres, Dernier tour lancé interroge déjà sur la relation d’un fils et son père… La piste du vieil homme aborde cette fois le rapport entre un père et son fils… Quelle est l’aventure de ce roman ?

 

A. V. : L’aventure, c’est la géographie magnifique et difficile de Madagascar, que le vieux Simon doit traverser à bord d’un buggy des années soixante, entre pistes défoncées, ponts détruits et des pans entiers du pays où les cartes n’existent même plus. L’aventure est aussi intérieure, le voyage de Simon est un périple au fil de sa mémoire.

 

ClM : Madagascar est un personnage à part entière, pourquoi avoir choisi ce lieu?

 

A. V. : Madagascar, depuis que je suis enfant, était une destination qui me faisait rêver. En 2022, j’ai eu la chance de pouvoir enfin m’y rendre. J’y ai voyagé à bord d’un vieuxbuggy… J’ai été abasourdi par la beauté de cette immense île et l’énergie vibrante de ses habitants. Le pays fait face à des difficultés économiques parfois dramatiques. Les échanges et l’accueil que l’on reçoit là-bas sont d’autant plus touchants et forts.

ClM : À travers ce livre, vous nous faites découvrir ce pays que vous décrivez comme “un pays d’illusion plus grand que la France, avec beaucoup de routes et peu de goudron”. Comment vous est venue cette histoire d’un père qui cherche son fils ?

A. V. : Les personnages de romans sont toujours un assemblage de réalité et d’imagination. Mais ce mélange varie en proportion. Le Simon de La piste du vieil homme est un personnage qui emprunte beaucoup à la réalité. À Madagascar, j’ai rencontré Simon qui, avec son associé Patrick, avait une petite boîte de tourisme organisant des voyages à travers l’île à bord de vieux buggies. Nous nous sommes très bien entendus. Nous avons sympathisé. Quand je suis rentré en France, ces rencontres se sont aussitôt mêlées à mon envie de raconter une histoire se passant à Madagascar. J’ai échangé avec Simon et Patrick avant de me lancer dans l’écriture, pour leur demander leur accord. D’une certaine façon, il aurait aussi fallu que je le demande aux habitants de Madagascar. Bien sûr, ce n’est pas possible. Mais cela fait sans doute partie d’une sorte de “droit” – dont la légitimité est une question importante – des écrivains à s’emparer de ce qu’ils voient pour servir leurs histoires. Simon, le vrai, se reconnaîtra en partie dans le personnage, et en partie ne s’y reconnaîtra pas (à ce jour, je n’ai pas encore envoyé le roman terminé à Simon et Patrick). Pour tous les autres lecteurs, le personnage de Simon sera une fiction.

ClM : Qui est donc Simon le personnage principal ?

A. V. : Je pense que dans l’exploration récurrente que je mène–dans plusieurs de mes romans–du thème des relations père-fils,
Simon était une nouvelle étape. Après avoir écrit plusieurs xromans du point de vue du “fils”– que j’ai été et que je suis –, Simon m’a permis d’écrire du point de vue du “père” que je suis devenu. Simon est le père âgé (il a soixante-dix ans). Une projection vers ce que cela peut signifier de vieillir, de l’importance des liens avec ses enfants à ce moment de sa vie, du bilan que l’on peut faire alors sur ce que l’on a réussi ou raté. Simon – et cette partie du personnage m’a été inspirée par le vrai
Simon – est aussi un être d’une énergie incroyable et doté d’une joie de vivre intacte à un âge où bien d’autres, à la retraite depuis des années, se contentent de vies bien plus simples et renfermées.

J’ai été abasourdi
par la beauté de cette immense île

ClM : Simon, le père, Gaëlle, la mère et leurs enfants Guillaume et Charlotte, comment avez-vous construit cette famille éclatée et pas que géographiquement ?

A. V. : Avec le temps qui passe, j’expérimente ce que j’appellerais “l’entropie familiale”. L’entropie, c’est cette loi universelle qui dit qu’un système tend toujours vers une augmentation du désordre. Il est difficile pour une famille, dont les liens affectifs et historiques sont complexes, de rester soudée et unie face à toutes les péripéties de la vie. Si toutes les familles n’éclatent pas, les parcours de chacun alimentent souvent une forme d’éloignement. Chacun sa vie, chacun ses soucis. Simon et sa famille imaginaire sont les représentants de cette entropie. Et aussi les représentants d’une loi humaine qui peut être plus forte qu’une loi de la physique cosmique : l’amour. L’amour de Simon pour ses enfants, malgré les années qui ont passé, les erreurs qu’il a pu commettre, permet d’apporter quelques résolutions à leur passé et de les réunir à nouveau.

ClM : Votre style installe, avec humour, une complicité avec le lecteur, est-ce celui “d’un optimiste divorcé de ses illusions”, comme votre personnage Pat ?

A. V. : Oui, j’aime cette formule qui résume bien le personnage de Patrick, qui en fait un être à la fois sage et ingénu, vieux et jeune en même temps. L’humour est une distance pudique face à des réalités dures, et un encouragement à rester individuellement positif même quand tout est pourri autour de nous. Personnellement, je suis plutôt un pessimiste qui se fait encore des illusions !

ClM : En quoi ce pays, déchiré par la corruption, perfusé à la pauvreté est-il le terreau idéal de l’aventure ? D’où vient le danger ?

A. V. : C’est une question compliquée. Je crois fermement que la violence et la criminalité résultent – en très grande partie – des conditions de vie économiques et sociales. Et cela est valable aussi bien en France qu’à Madagascar. Des voyageurs français à Madagascar, qui témoignent parfois d’agressions lors de leur voyage, doivent aussi se souvenir que la situation économique de ce pays découle encore aujourd’hui du système colonial que la France y a imposé pendant des décennies. Se plaindre de situations dangereuses quand on voyage dans une région de Madagascar où l’argent du tourisme a engendré des réseaux de prostitution odieux, cela mérite de remettre sérieusement les choses en perspective.

À cet égard, la corruption est aussi un système, autant et sinon plus, que les actes de simples individus mal intentionnés. Et il est important de rappeler que les victimes du système de la corruption, à Madagascar comme dans bien d’autres pays pauvres, sont d’abord les Malgaches eux-mêmes. En voyageant là-bas, nous nous exposons seulement au risque de subir la même chose qu’eux.

Je rappelle aussi souvent que dans des pays aux régimes dictatoriaux ou autoritaires, les premiers liens coupés avec l’extérieur sont d’abord les relations diplomatiques, puis l’interdiction des journalistes étrangers, puis celles des voyageurs étrangers. Le tourisme, ou peut-être plus précisément les voyages, restent souvent l’occasion d’échanges importants.

ClM : Vous dites dans La piste du vieil homme : “Je suis un communiste de droite” ou encore “Croyances et religions sont l’opium du peuple… pauvre !” Qu’est-ce que le roman permet ?

 

A. V. : Le roman permet de dire des choses que l’on pense et celles que pourraient penser d’autres. C’est à la fois l’exposition de qui l’on est, auteur, et par le truchement de la fiction et des personnages, l’exploration de qui sont les autres. Ces deux citations, par exemple, sont à séparer selon cette idée. L’une est quelque chose que je pense, l’autre est la description d’un personnage de fiction, d’un prolo qui s’est lancé dans les affaires – avec plus ou moins de succès ! – le personnage de Simon.

 

ClM : Est-ce que l’aventure d’écrire est aussi celle de partager ses idées ?

 

A. V. : Oui, sans hésitation. Mais je considère que l’intérêt des romans vient de la subtilité avec laquelle on partage ses convictions ou ses découvertes. Partager ses idées ne doit pas être donner des leçons, ni vouloir les imposer – même si l’on est persuadé d’avoir raison ! –. Des personnages réussis doivent jouer un rôle de médiateur entre l’auteur et les lecteurs, entre des idées et leur réception. Le roman est un formidable outil de transmission d’idées, portées par une histoire et des personnages auxquels on s’attache, ou que l’on n’aime pas d’ailleurs. La qualité des romans, comme c’est le cas de beaucoup de classiques étudiés au collège ou au lycée, peut leur permettre d’avoir été à la fois des brûlots révolutionnaires, voire des scandales, en leur temps, et d’être encore lus un siècle plus tard : les idées qu’ils contiennent continuent de se transmettre, grâce à leur beauté romanesque.

 

Ce que je découvre à mesure que j’écris des romans, c’est que cette qualité a pour secret, ou condition, d’imaginer des personnages qui sont de moins en moins des parts de moi. Des personnages dans lesquels l’imagination dépasse ce que je sais, pour en apprendre plus. Ce qui revient à dire qu’imaginer, c’est comprendre, et que pour comprendre, il faut imaginer.

Roman : 240 pages
Éditeur : Gallimard
Parution : avril 2024
ISBN : 978 207 305 2728

ClM : Un grand merci pour vos réponses ! Nous aurons le plaisir de prolonger cet entretien lors de votre venue à la librairie un point un trait à Lodève, le jeudi 20 juin !

Stephan Pahl

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