“Quant à flatter la foule, ô mon esprit, non pas,
Ah! le peuple est en haut, mais la foule est en bas” — Victor Hugo, L’Année terrible, 1872
Cent ans après, les Jeux olympiques furent de retour en France et ils commencèrent par le périple de la flamme depuis Marseille dès le début du mois de mai 2024. Au-delà de l’autocongratulation des autorités qui ne virent aucun incident éclater au cours de cette pérégrination, il y a eu des voix pour s’interroger sur le bien-fondé d’une telle célébration. Des râleurs me direz-vous, des « peines-à-jouir » pour reprendre l’expression de la maire de Paris. Mais pas que. Il y eut aussi des associations pour se plaindre du comportement répréhensible et irrationnel des foules au passage de la flamme, avec des conséquences préjudiciables. Prenons l’exemple des célèbres calanques de Marseille : bijou fragile, tout un chacun sait le respect qu’il faut lui consacrer. Et pourtant des centaines de déchets restèrent après le passage, au grand désespoir des associations1.
Pourquoi, lorsqu’on est au sein d’une foule, se comporte-t-on souvent de manière totalement irresponsable ? Pourquoi perd-on tous ses réflexes citoyens ? Pourquoi s’accorde-t-on des droits et des passe-droits qu’on condamne lorsqu’on est extérieur à cette foule ? La réponse est dans la question : une foule n’est pas un simple agrégat d’individus ; c’est aussi un monstre qui a sa propre vie, sa propre logique et ses propres lois du comportement. Être dans une foule, c’est donc ne plus exister en tant qu’individu mais faire partie d’un ensemble qui nous avale, qui digère notre singularité et qui recrache des pions au comportement collectif.
Cela fait plusieurs siècles qu’on s’intéresse au concept de foule mais ce fut Gustave Le Bon, le premier qui écrivit un ouvrage de référence, avec sa Psychologie des foules en 1895. Voilà la définition de la foule qu’il proposa : « [c’est] une agglomération d’hommes [où] il se forme une âme collective, transitoire sans doute, mais présentant des caractères très nets : […] Évanouissement de la personnalité consciente […] contagion des sentiments et des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées, tels sont les principaux caractères de l’individu en foule. Il n’est plus lui-même, il est devenu un automate que sa volonté ne guide plus. » Nous avons donc là l’idée que la foule va submerger l’individu jusqu’à ce qu’il disparaisse. Dès lors, dominé par l’anonymat, l’individu est comme une cellule d’un corps vivant. Il y a une contagion des idées et des émotions, et ce d’autant plus vite et plus remarquable s’il y a un meneur/porte-parole identifié : tout le monde va penser dans le même sens, ou plutôt cesser de penser, au profit d’un mouvement collectif malsain. Ce que les individus ne se seraient pas permis de faire, la foule ose et use de sa force pour devenir outrageante, menaçante et dangereuse. Puis une fois que la foule s’est dispersée, cette inconscience provisoire disparaît. Mais auparavant c’est comme si, en tant qu’être rationnel, j’oubliais totalement ma liberté de pensée au profit d’une force collective qui me domine. Ce schéma semble si proche de la réalité : que ce soient les foules allemandes devant un discours d’Adolphe Hitler ou la masse de spectateurs irrespectueux au cours d’une manifestation quelconque, ou bien les terribles piétinements lors de certains pèlerinages à la Mecque, tout semble dire que parce que la responsabilité individuelle se dissout, la conscience de ses actes suit le même chemin, et la foule devient un être collectif avec sa propre personnalité. Gustave Le Bon fut le premier à vraiment théoriser ce genre de descriptions en leur donnant une dimension scientifique et il intéressa tous ceux qui voulaient explorer la dimension inconsciente du comportement humain, en commençant par le plus célèbre d’entre eux, Sigmund Freud. Dans un livre de 1921, Psychologie collective et analyse du moi, le célèbre médecin autrichien vit dans la théorie de la foule une manière de comprendre, par contraste, le rôle que jouait le surmoi – c’est-à-dire notre conscience morale – sur les individus : débarrassés du carcan que serait la culpabilité, au cœur d’une foule qui nous rend anonymes, nous nous autorisons les pires retours à nos pulsions de plaisir. Nous avons donc une explication de la raison des excès de la foule ; nous nous autorisons à transgresser les valeurs du Bien et du Mal issues de notre éducation pour suivre des penchants moins avouables : tendance à suivre comme un mouton, paresse, négligence, etc. La foule serait le lieu d’une possible perdition, où l’individu peut redevenir cet être peu estimable puisqu’il est invisible, qu’on ne peut l’accuser de quoi que ce soit… Il peut laisser ses déchets traîner derrière lui ; il peut crier des slogans douteux ; il peut même s’ouvrir à des instincts violents en participant à des lynchages. Les faits semblent démontrer cette réalité et faire force de loi.
Or l’affaire n’est pas si simple : Gustave Le Bon était un penseur du xixe siècle et sa théorie va lui servir à classer les foules, voire à développer également un discours raciste. Dans d’autres ouvrages, il indique qu’une foule d’Africains n’aurait certainement pas les mêmes caractéristiques qu’une foule d’Européens – l’une et l’autre montrant ainsi les différences entre les races (et justifiant sans doute le colonialisme). Lire Gustave Le Bon sans recul ni précaution, c’est donc avoir un discours qui va pouvoir servir et justifier les condamnations morales de ceux qui se présentent comme supérieurs face à la foule ignorante, une foule dangereuse, celle des ouvriers par exemple qui défilent pour défendre leurs droits. À ce titre, ça peut servir un discours politique, la foule qui manifeste ne penserait pas : les Gilets jaunes cassent ; les écolos deviennent des terroristes, etc. La foule est inconsciente (celle de ceux qui ne savent pas) et il faut contrebalancer par le conseil ou l’assemblée de sages (eux savent, donc doivent diriger les premiers).
La foule serait le lieu d’une possible perdition,
où l’individu peut redevenir cet être peu estimable
La théorie de Gustave Le Bon mêle deux sciences balbutiantes à son époque, la psychologie et la sociologie. Mais que dit la science aujourd’hui ? Elle semble suivre effectivement les conclusions de Le Bon, mais avec plus de modestie, en faisant intervenir plusieurs facteurs et surtout en retirant toute dimension moralisatrice à ce comportement. Il y a trois données qui se croisent : tout d’abord la densité de la foule. Si elle est faible, les individus gardent des réflexes liés à leur conditionnement culturel, comme la distance à respecter entre eux (la proxémie). Si la densité augmente, le mouvement de la foule obéit à des lois plus impersonnelles, celles des grains de riz. Par exemple dans un goulot d’étranglement, plus on est lent, plus on passe rapidement (d’où le nom de cette loi de la physique : slower is faster). Et cela devient critique quand la densité est stressante au point de réveiller notre instinct de survie (à peu près lorsque nous sommes plus de sept individus par mètre carré). Mais jamais cela n’empêche des réactions d’altruisme et de sacrifice de soi (comme on a pu observer dans les foules fuyant lors des attentats en 2001 ou en 2015). Le deuxième point, qui met en lumière le travail de Le Bon, c’est le phénomène de contagion : une foule ressemble à un banc de poissons qui suit celui qui prend une décision face à un potentiel danger. C’est comme si nous ne prenions plus le temps de chercher une solution par nous-mêmes. Mais, troisième point qui lui va à l’encontre de Le Bon : la foule peut développer une intelligence collective ! De nombreuses expériences furent réalisées en ce sens pour montrer que les individus, lorsqu’ils sont ensemble, choisissent souvent la meilleure option. Ainsi, une « foule » de 50 000 internautes défia le champion du monde d’échecs Kasparov en 1999 et le mit à plusieurs reprises en difficulté grâce à une discussion nourrie sur la messagerie2.
En réalité, la question qui nous taraude lorsque nous faisons de tels constats, c’est : sommes-nous réellement des individus libres ? De vraies personnalités ? Ou finalement sommes-nous juste comme des fourmis qui obéissent à un inconscient collectif ? Notre individualité ne serait-elle qu’une illusion, ou bien au contraire, la foule est-elle un concept abstrait pour permettre aux individus de se cacher, de se masquer derrière les autres pour oublier la responsabilité individuelle ? Après tout, même si empiriquement nous pouvons voir des foules et que ces déplacements de masse obéissent à la physique des fluides (c’est-à-dire grosso modo nous ressemblons à des particules de gaz lorsque nous nous mouvons au sein d’une foule), est-ce que pour autant les notions de contagion et de meneur dans une foule tiennent vraiment ? L’idée que nous sommes plus courageux, moins altruistes et moins rationnels, parce que notre surmoi serait noyé par le collectif, peut-elle vraiment tenir ?
Lorsqu’on parle de foule, il y a déjà une intention dans notre analyse : nous voulons décrire un phénomène que nous avons déjà conceptualisé.
Il y a eu de grands lynchages perpétrés par des foules. Des revendications et même des révolutions provoquées par la foule. Mais est-ce que pour autant l’individu doit être oublié, accusant une masse dont on ne contrôlerait pas le comportement ? Je répète mon argument : le concept de foule servit longtemps pour désigner un être mauvais, opposé à la sagesse. La foule serait folle, la foule serait dangereuse, les manifestations de la foule seraient à bannir face à la sagesse de ceux qui savent. Mais n’y aurait-il pas dans l’idée même de foule – idée née simplement au xixe siècle comme pour condamner moralement des gens du peuple qui faisaient tant de révolutions – une volonté de montrer la différence avec l’élite ? Nous pouvons faire une petite phénoménologie des foules pour répondre à cette question. La phénoménologie est un courant de la philosophie qui analyse l’apparition d’un phénomène dans l’expérience sensible, en évitant tout jugement de valeur. Néanmoins lorsqu’on parle de foule, il y a déjà une intention dans notre analyse : nous voulons décrire un phénomène que nous avons déjà conceptualisé. Par exemple, je vois un nombre assez considérable d’individus dans la rue. Ces individus n’ont rien à voir les uns avec les autres. Ils ne sont pas là pour une raison particulière ou parce qu’ils partagent des valeurs communes. Ils sont juste là parce que c’est leur chemin pour rentrer chez eux. Ils empruntent un trottoir et à cet égard obéissent à une fluidité des mouvements qui obéissent à des lois tant physiques que culturelles, certes. Nous sommes conditionnés par notre éducation, et les mouvements obéissent aux lois des fluides ; cependant nous ne restons pas moins des individus qui pensent, qui choisissent. Nous ressemblons à un banc de poissons, mais cela ne veut pas dire que nous sommes juste des sardines ; nous sommes des êtres humains avec notre dignité et notre rationalité, avec nos valeurs morales et nos préoccupations. Les gens de cette foule qui se pressent sur le trottoir sont néanmoins indifférents à l’égard d’une misère sociale : un SDF sur le trottoir demande de l’aide et personne ne le regarde. Mais est-ce une foule qui est ainsi indifférente ? La réponse serait oui si j’avais déjà en tête cette idée, ce concept. Dès lors j’orienterais mes recherches de manière à trouver à cette foule des caractéristiques. Mais y a-t-il une seule caractéristique qui n’existe pas chez un individu ? L’indifférence à la misère de l’autre ? La peur ? L’instinct de survie en cas de bousculade ? On peut me dire : regardez, une foule est inconsciente et obéit à des sentiments primaires. Les exemples seraient innombrables ; mais il y a au moins autant d’exemples de foules intelligentes et subtiles. Prenez une foule lors d’un concert de charité. Ou une foule lors d’un congrès d’éminents spécialistes d’une maladie rare. Obéissent-ils eux aussi à des émotions primitives et à une forme de contagion qui leur échappent ? Je ne peux pas le dire en réalité.
Récapitulons donc : ces individus qui ne furent pas capables de récupérer leurs déchets au passage de la flamme, peut-on dire que leur comportement fut celui de la foule ? Je l’avoue, ma formulation en fait une question rhétorique.
2 https://www.youtube.com/watch?v=cWTn73BZs8c
Mehdi Moussaïd est chercheur à l’Institut Max Planck de Berlin. Il développe une discipline appelée La fouloscopie.

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