Interview

Questions à Lucile Corbeille

C le Mag :  Lucile Corbeille, vous êtes scénariste, illustratrice et coloriste de Abîmes, paru en avril cette année, aux éditions Delcourt. Dans cet album graphique vous nous plongez dans un univers familial, qu’avez-vous voulu partager ?

Lucile Corbeille : Après avoir fait ce travail de collecte de photos de famille et de témoignages auprès de mes proches, j’ai ressenti la nécessité de rendre compte du chemin qui m’a mené à démêler les nœuds du présent, grâce au récit des histoires passées. J’étais animée par l’envie de partager mon expérience en espérant qu’elle puisse donner envie à d’autres d’interroger leur propre histoire familiale. 

ClM : La scène des p. 14-16 où vos filles se disputent une robe ayant appartenu à leur arrière-arrière-grand-mère, fait aussi écho aux comportements de leurs parents (déprime, cris). Qu’il soit objet symbolique ou représentation comportementale, vous questionnez l’héritage familial, de quoi est-il le reflet ?

L.C. : Nous avons l’habitude d’envisager l’héritage familial sous une forme matérielle : des objets, une maison, une somme d’argent… mais ce qui est invisible prend parfois beaucoup plus de place. J’ai entendu récemment cette formule, qui illustre tout à fait ce que j’ai voulu exprimer dans cette scène de la petite robe bleue  : « Nous ne transmettons pas à nos enfants ce que nous disons, nous ne transmettons pas ce que nous pensons… nous transmettons ce que nous sommes. » (L’inconscient – France Inter). Prendre connaissance de notre héritage familial permet de savoir ce que nous transmettons réellement aux prochaines générations.

ClM : Un passé à découvrir, une recherche à mener, pourquoi la généalogie est-elle nécessaire pour vous ?

L.C. : Est-ce le fait de devenir mère ou de vivre une période compliquée, qui m’a poussée à me pencher sur mon histoire ? Certainement un peu des deux, mais en entamant ce travail de recherche sur la famille, je n’avais aucune idée de ce que je cherchais réellement. Cette démarche s’est imposée à moi. Je me suis mise à tenir un journal, je me replongeais dans les albums photos de mon enfance que je connaissais pourtant par cœur… comme si quelque chose de nouveau allait en surgir. Je réalise aujourd’hui que j’avais besoin d’éclairer certaines zones restées dans l’ombre. La généalogie est un outil qui permet de mettre en lumière des transmissions inconscientes pour mieux s’en libérer. 

ClM : Le non-dit est-il une blessure ?

L.C. : Les non-dits sont le fruit d’événements qui ont engendré un sentiment de honte, de culpabilité ou de grande tristesse. Lorsqu’une émotion est trop intense, le silence paraît être une bonne manière de protéger nos proches. Peut-être que, taire les choses douloureuses nous donne l’illusion qu’elles n’ont pas existé. Mais nous sommes des êtres sensibles et les enfants ressentent tout ce qui n’est pas dit. Dans les premières années de vie nous sommes complètement perméables aux émotions des adultes qui nous entourent. Quand les choses ne sont pas nommées, cela crée un décalage entre ce que nous ressentons et l’apparente réalité. Cela peut devenir une blessure si la personne n’est pas consciente des secrets qu’elle porte. Poser les mots justes sur les événements douloureux aide à se réparer. 

ClM : L’homosexualité, l’alcoolisme, la violence sont des questions abordées dans « Abîmes », sont-elles la représentation d’une époque, d’une société ?

L.C. : Ils représentent les tabous d’une certaine époque. Mais malheureusement les choses évoluent trop lentement. L’addiction, la violence et l’homosexualité sont encore aujourd’hui source de honte, de tristesse et de culpabilité pour les personnes concernées. Nous commençons seulement à prendre conscience des ravages de la violence exercée sur les enfants, qu’elle soit physique, sexuelle ou psychologique. Le déni est encore trop important et les décisions politiques quasiment inexistantes. Alors que les traumatismes subis dans l’enfance ont un lien direct avec les comportements addictifs à l’âge adulte. 

ClM : Vous présentez le contexte éducatif des années 1960-1970 (p. 149 – p. 151) quelles en sont les conséquences sur les protagonistes de votre histoire ?

L.C. : Mon père et ses deux frères n’avaient pas tellement la place de s’exprimer, ni d’exprimer leurs émotions. En plus de la dureté du système éducatif de l’époque, ils ont subi la tyrannie d’un père qui n’a cessé de les rabaisser tous les trois. Aujourd’hui on sait que la violence sourde et psychologique à répétition abîme en profondeur l’estime de soi. L’alcool peut alors devenir un moyen de supporter la peine et la douleur que provoquent ces traumatismes. 

ClM : Quelle place ont les femmes de la famille dans cet environnement ?

L.C. : Ma grand-mère était une femme très discrète. Comme la majorité des femmes de cette époque, elle subissait l’autorité excessive de son mari. Je n’ai malheureusement jamais pu échanger avec elle sur son passé, son enfance, son métier, ses souvenirs et ses aventures. Ma mère en revanche a toujours été encline à nous parler d’elle librement. J’ai appris plus tard, qu’elles avaient la particularité commune d’aimer les femmes. Malgré la violence qu’elles ont endurée, elles ont longtemps protégé « l’image du père » aux yeux de leurs enfants. Ça a été très libérateur pour moi de comprendre ce que ma mère avait subi. Cela m’a permis de saisir le phénomène de répétition d’une génération à l’autre. 

ClM : Dans votre roman graphique certains visages sont blancs c’est à dire sans la représentation des yeux, nez, bouche, est-ce une représentation symbolique des non-dits familiaux, une façon de rendre ce récit intime, universel, ou simplement pour ne pas permettre l’identification des protagonistes ?

L.C. : Oui en effet, la question de l’anonymisation des personnages s’est rapidement posée. J’avais envie de travailler sur la quête d’identité alors ça m’a plu d’imaginer que les traits du visage puissent apparaître au fur et à mesure que les secrets se révèlent. Par ailleurs, j’ai une formation de comédienne et j’avais envie de faire confiance aux corps, à la gestuelle, aux déplacements pour exprimer des émotions ou les intentions des personnages. 

ClM : Tel un hommage au roman-photo, vous avez construit cet album graphique en mêlant la photo et l’aquarelle ? Que permet cette technique ?

L.C. : Oui, j’ai découvert ce procédé tout à fait par hasard en voulant corriger un défaut d’impression. Je me plais à penser que cette technique me permet de diluer le réel. Retravailler des images fixes, figées dans le temps, pour en faire bouger les lignes. Il y a presque une volonté de changer le passé ou au moins de le transformer. 

Bande-dessinée : 176 pages Éditeur : Delcourt
Parution : avril 2024
ISBN : 978 241 308 2989

ClM : Comment est perçu au sein de votre famille la retranscription de ce récit ?

L.C. : Notre vision des événements passés évolue aussi en fonction des grilles de lecture avec lesquelles nous les analysons. Ça n’a pas toujours été simple pour ma famille, d’imaginer que cette histoire douloureuse soit donnée à lire. Cette période de création nous a tout de même permis de revenir sur certains sujets délicats. Je tenais absolument à ce que leur parole soit respectée. J’ai retranscrit tous les entretiens que j’ai menés avec eux pour créer les scènes dialoguées. Reprenant même les expressions ou certaines hésitations. Il était important pour moi de retranscrire le plus fidèlement possible le regard qu’ils portent sur cette histoire qui est la leur. 

ClM : Je vous propose de poursuivre cette discussion lors de votre venue à la librairie un point un trait le samedi 21 juin à 10 h 30 !

L.C. : Oui avec plaisir ! Merci beaucoup !

Stephan Pahl

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