Littérature

L’effet castor,
leçons d’un bâtisseur de mondes

Je ne sais pas pour vous, mais l’image du castor est immédiatement associée dans mon esprit juvénile à celle du courageux trappeur, celui qui parcourait les vastes étendues sauvages du continent américain, à une époque où il n’était pas encore pollué par le méchant capitalisme industriel. Même si sa coiffe était plutôt faite avec la peau d’un raton-laveur, je revois avec émotion l’image de John Wayne incarnant Davy Crockett dans Alamo. Et je me replonge avec délice dans mes souvenirs de lecture de Jack London. Car l’Ouest américain est pour ma génération un mythe si évocateur de force, d’aventures, de loyauté et d’inventivité. Même le film, The revenant (2015), d’Alejandro González Iñárritu avec Leonardo DiCaprio est une ode à la grandeur de ces hommes qui n’avaient pas froid aux yeux.

Si vous ressentez la même mélancolie, je vous conseille, par hygiène intellectuelle, de vous procurer très rapidement ce livre, L’Effet Castor, écrit par le journaliste Ben Goldfarb en 2018 et enfin traduit aux éditions Actes Sud en 2026 par Fanny Morizot, avec une préface de Baptiste Morizot. Il va vous permettre de démonter un certain nombre de préjugés. Tout d’abord vous apprendrez qu’avant l’arrivée des colons européens, le castor était de loin le mammifère le plus présent sur le continent américain. Avec sa capacité presque industrielle à réaliser des barrages, il a fait de ce continent une zone humide équilibrée et extrêmement fertile. Quelques tribus, à l’est, le chassaient pour sa peau, mais il était présent dans quasiment toutes les mythologies racontant l’origine du monde chez les tribus natives du Nord-Ouest américain. Tout le premier chapitre de ce livre vous expliquera en détail comment fonctionne un barrage, quels sont ses bienfaits, ainsi que toutes les qualités du castor.

Mais vous tomberez de haut en apprenant qu’il a fallu à peine quinze ans aux trappeurs pour exterminer les castors, aux alentours de 1820. Exterminer étant presque un euphémisme, tant ces bandes d’illettrés hirsutes et alcooliques (j’évoque le portrait type du trappeur de l’époque) ont utilisé des stratagèmes cruels et parfois absurdes sans aucun état d’âme. Les castors furent victimes de la qualité de leur peau pour le bien-être des nantis européens. Mais pas seulement : le Royaume-Uni, lorsqu’il négocia avec les jeunes États-Unis la frontière nord du pays, mandata des trappeurs canadiens pour tuer tous les castors (les victimes se comptèrent alors en dizaine de milliers d’individus), uniquement pour que les trappeurs américains ne voient plus aucun intérêt à exploiter les terres jusqu’au 49eparallèle nord (qui est pourtant devenu la frontière actuelle). En un mot le castor fut victime de la barbarie de l’homme durant tout le xixe siècle. Et ce livre vous permettra d’entrer dans l’intimité de ce massacre à travers chaque chapitre, car il a l’intelligence d’être structuré non pas chronologiquement, mais par région, de la Caroline du Nord à l’Oregon. Une carte au début du premier chapitre indique les lieux d’investigation du journaliste. Un véritable voyage intellectuel et spirituel à travers ce que fut la conquête de l’Ouest, mais aussi le travail de résilience des actuels citoyens.

Lire ce livre, c’est comme suivre à distance des rencontres chaleureuses

Puis cette enquête approfondie vous apportera une lueur d’espoir sur la perspective de progrès moraux chez l’Homo sapiens : à partir de 1948 -avec des parachutages rocambolesques de castors au-dessus de l’Idaho, des pionniers vont trouver des solutions pour que la cohabitation entre les deux espèces dominantes de mammifères puisse être possible. Là encore, je ne donne pas tous les paramètres car Ben Goldfarb prit un plaisir immense à expliquer chacune de ces solutions.. Et il y a plus intéressant que de dresser la liste des ces trouvailles ! Lire ce livre, c’est comme suivre à distance des rencontres chaleureuses et inattendues entre le journaliste et des amoureux de la nature, ce qui est beaucoup mieux qu’une liste. Ce qui est encore plus croustillant, c’est de redécouvrir que les États-Unis, ce ne sont pas que des mégapoles où l’argent est roi. Les étendues sauvages, les forêts immenses et les vallées où la densité d’êtres humains est très faible restent présentes et s’organisent de manière à rendre aux animaux non domestiqués toute leur place. C’est vrai que je fus troublé lorsque je lus ce livre car les paysages dans lesquels nous naviguons sont ceux pour moi qui existaient avant le xxe siècle (vous savez ceux filmés par Robert Redford dans son film Et au milieu coule une rivière (1993)), mais qui ont totalement disparu avec l’industrialisation de l’agriculture. Je vois encore dans mon manuel de géographie ces six moissonneuses-batteuses alignées qui récoltent des champs de céréales OGM. Pour moi c’était cela, l’image typique de la campagne nord américaine : les plaines du Middle West. Un peu réducteur tout de même. Et c’est ce que montre ce livre, en nous emmenant tour à tour dans le Dakota, dans l’État de New York (où se trouve la mégalopole mais qui ne se limite pas à cette mégalopole) ou dans l’État de Washington (où ne se trouve pas la ville où siège le gouvernement fédéral). Ce livre vous fait voyager dans une Amérique du Nord méconnue. C’est une qualité majeure.

Mais, dernier point sans être des moindres, il ouvre aussi nos perspectives, car réintroduire le castor sur ses anciens territoires (à l’écriture de ce livre, il y avait environ 20 % de la population initiale qui avait été réintroduite) n’est pas sans conséquence : la rivière qui coule tout droit au fond de la vallée disparaît, pour voir apparaître des étangs, des marais, des arbres coupés dans de grandes proportions. Autrement dit un jardin d’Éden qui ne ressemble pas tout à fait aux jardins à la française tels qu’on les conçoit à Versailles… Et les hommes, parfois pour de simples raisons esthétiques, n’aiment pas cela. Parfois, pour d’autres raisons, beaucoup plus justifiées – car les castors inondent les routes, les voies ferrées, bouchent les buses sous les ponts, etc. Il faut donc trouver des solutions, autres que celles de les pourchasser éternellement, car on a besoin d’eux. Mais aussi car au nom de quoi la seule perspective des êtres humains serait celle qu’il faudrait privilégier ? Ne pouvons-nous pas passer des accords diplomatiques avec les autres êtres vivants, pour respecter équitablement leurs propres besoins ? C’est ce que ce livre nous propose. Et si le castor en France ne se développe pas autant qu’aux USA, nous pouvons nous poser les mêmes questions avec le loup, et tous les animaux que nous qualifions toujours trop vite de « nuisibles ».

Un dernier mot pour la traductrice. On parle si peu de ce métier. Son nom n’est même pas sur la couverture. Et pourtant son travail de traduction montre à quel point l’IA ne suffit pas : vétérinaire depuis quinze ans, Fanny Morizot montre une maîtrise des enjeux et une familiarité avec les USA au point qu’elle est capable de traduire les jeux de mots, les références de l’auteur et même ses blagues. On a du mal à imaginer un algorithme capable ainsi d’une telle finesse d’esprit. Lisez des livres avec des traducteurs et traductrices spécialistes !

384 pages
Éditeur : Actes Sud
Parution : février 2026
ISBN : 978 233 021 5040

Christophe Gallique

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