PHILOSOPHIE

Je vais enfoncer une porte ouverte mais parfois l’actualité est anxiogène. Heureusement la philosophie a aussi cette faculté de nous permettre de faire un pas de côté, afin de parcourir une question plus générale, plus vaste – même si elle peut être au cœur de notre réalité. Il en existe une qui d’ailleurs taraude mon esprit depuis pas mal de temps : sommes-nous vraiment attachés à la vérité des faits ? sommes-nous encore en mesure de distinguer le vrai du faux ? Oui je sais, vous devez vous dire que je vais parler pour une énième fois de Donald Trump, celui des approximations et des dénis de réalité. Ce serait tentant, mais je vais plutôt prendre un chemin de traverse et m’intéresser aux films de super-héros. Quel est l’intérêt d’admirer les exploits d’individus aux pouvoirs hors du commun ? Bien entendu, personne ne croit réellement aux hommes-araignées ni à la kryptonite (vous allez me dire, certains croient bien à la cryptomonnaie…) mais il arrive régulièrement que des enfants, voire des adolescents attardés s’y identifient, se projettent dans ces héros qu’on ne peut pas rencontrer dans la vie réelle. Nous sommes tous comme les Grecs qui avaient une mythologie très riche avec des héros courageux, des demi-dieux et des dieux qui intervenaient dans leur vie quotidienne et des événements historiques, tels que la guerre de Troie, qui étaient racontés avec un mélange de récits précis et de légendes. C’est ainsi que le premier grand livre de l’histoire occidentale, l’Iliade, regorge d’histoires abracadabrantes. Mais il eut une influence considérable sur tout le peuple qui fonda l’histoire de notre continent, et ce, pendant des siècles. Zeus, Achille, Poséidon résonnent encore aujourd’hui. Mais ils sont concurrencés par Spider-Man, Superman, Batman, les Quatre Fantastiques, les X-Men, etc. Sans évoquer l’univers de Disney qui influence profondément les imaginaires depuis maintenant un siècle ! Pourquoi accorder tant de place à des histoires totalement irréalistes ? Parce que ce sont des mythes. Notre esprit a autant besoin de rationalité – de logos – que d’irrationalité – de muthos. Logos et muthos, les deux voies du savoir irréconciliables mais indépassables. Le divin Platon, dans ses dialogues, ne cessa de faire des allers-retours entre les deux : il fut celui qui développa le premier la critique contre la superstition au profit de la rationalité dialectique, mais dans le même temps il truffa ses échanges entre Socrate et ses adversaires sophistes de références à des mythes et aux poèmes d’Homère avec ses héros imaginaires. Peut-on comprendre ces contradictions ? 

Il y eut deux spécialistes en France qui ont abordé cette question. Jean-Pierre Vernant, qui écrivit en 1965 Mythes et pensées chez les Grecs, et l’historien Paul Veyne, qui produisit en 1983 le tout aussi célèbre Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?. Les deux analysent sous un angle différent la question de notre attachement aux mythes. Et je vous propose d’adapter leurs conclusions à notre monde contemporain, ces croyances où se mêlent une emprise de plus en plus grande de la religion et une adoration pour des récits qui rappellent, à travers les Marvel et les Disney, à la fois la mythologie grecque et l’Ancien Testament.

Je vais commencer par Paul Veyne, car sa thèse peut nous paraître plus simple, plus claire. Paul Veyne fut un historien français né en 1930 et mort en 2022, qui développa toute une théorie de l’écriture de l’histoire inspirée par le philosophe Michel Foucault, dont l’idée principale est qu’il existe une histoire de la vérité, un ordre du discours qui se construit à l’intérieur des limites forgées par une époque. L’historien va donc s’intéresser aux mythes car c’est un mystère pour nous, contemporains d’une science hégémonique et sûre de son discours universaliste : les Grecs ont fondé les bases de notre science et pourtant ils adoraient écouter les histoires racontées par les mythes. Paul Veyne commence son ouvrage par définir les mythes, qui sont un ensemble d’histoires qui ont leur propre logique interne : on invente des lieux, des chronologies, des faits, et c’est ce qui permet à un récit d’avoir la cohérence et l’autorité nécessaires pour une adhésion facilitée. Je m’explique : si un Grec écoutait un récit sur les dieux, il ne se posait pas la question de savoir si c’était vrai ou faux. L’autorité du poète qui récitait l’ode aux dieux suffisait. Il n’avait pas le souci de vérifier expérimentalement ces points, puisque la transmission orale était le mode d’acquisition des connaissances. Ce que veut dire Paul Veyne, c’est que la notion de vérité est historique, en d’autres termes, elle dépend de l’époque et de la culture. La vérité est comme un récipient : c’est à l’intérieur de ce récipient, de ce vase, c’est-à-dire l’idéologie d’une époque, que la notion de vérité a du sens. Nous voyons les acteurs de la recherche de la vérité nager ou se noyer dans ce vase idéologique. Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Ces deux questions n’ont de sens que si l’on comprend que la notion de vérité est liée aux processus par lesquels les pensées des individus se structurent. La nôtre est l’héritière du siècle des Lumières, qui cherchait à faire correspondre nos discours avec la réalité. Mais ce ne fut pas toujours le cas. Ainsi pour le Grec de l’Antiquité, considérer qu’il faut vérifier les dires du poète en les comparant avec des faits véritables n’avait réellement aucun sens, puisque le poète était celui qui savait. Le poète était le maître de la vérité, transmettant de génération en génération, de bouche à oreille, ce qu’on savait. On le croyait parce que personne ne pensait à remettre en doute ce qu’il disait. Peu importe d’ailleurs si cela ne devait jamais se vérifier, puisqu’il parlait de lieux inaccessibles, d’un passé glorieux ou d’une terre si lointaine que personne ne pensait y aller. Prenons un exemple : Lucien de Samosate au iie siècle de notre ère racontait les aventures des habitants sur la Lune, dans un ouvrage intitulé Histoires véritables. Bien entendu nos écoliers, lorsqu’ils le lisent savent que tout est faux et que le titre lui-même est à prendre au second degré, car aujourd’hui nous savons qu’il n’y a pas de vie sur la Lune. Mais pour le Grec il y a presque 2000 ans, cette remarque n’a aucun sens. Ne nous moquons pas de ceux qui l’écoutaient. Nous avons tendance à lire avec le recul de nos connaissances modernes. Mais les Grecs, puis les Romains, n’en étaient pas là. La question de savoir s’ils y croyaient au sens où nous, nous croyons les scientifiques n’a pas de sens. C’est la thèse principale de Paul Veyne. 

Mais du coup aujourd’hui ? Alors que la science triomphante domine nos esprits, pourquoi encore adhérer à des récits absurdes ? Passons par une étape intermédiaire pour expliquer notre étrange rapport à la vérité : le jeune écolier, lorsqu’il étudie les Fables de La Fontaine, croit-il en leur réalité ? La cigale et la fourmi entretiennent-elles réellement dans la nature de telles relations ? Bien entendu que non. L’écolier va devoir apprendre à distinguer deux pans du réel : les histoires que l’on nous raconte et la réalité des faits. Même si pour cela, il devra faire deux efforts simultanément et presque naturellement : comprendre que ce que dit et lit son enseignant n’est pas forcément la vérité ; et que l’analogie et la métaphore sont parfois des procédés plus efficaces pour expliquer une situation. Bien entendu nous n’allons pas tomber dans le panneau : ces remarques ne sont pas des justifications de certains discours populistes qui font fi de la réalité pour justifier leur idéologie. Il n’y a pas de réalité alternative. Non. La vraie thèse est qu’il y a une réalité, mais que ce que visent les histoires, ce n’est ni la vérité ni la réalité. C’est autre chose. Croire en un mythe remplit une fonction sociale. Non pas dans le sens où le mythe prescrit des attitudes morales qu’il s’agirait de copier : vouloir être comme ces héros et manipuler à tout-va, parfois jusqu’à la nausée, des phrases toutes faites du type « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ». Vous voyez ce que je veux dire : si les grands films de super-héros n’étaient remplis que de bons sentiments, ils seraient si fades que tout le monde les oublierait rapidement. Non c’est plus subtil et plus riche que cela. Ces mythes produisent le sentiment de partager avec nos contemporains un discours commun, un sentiment de connivence et de solidarité, de culture commune. C’est le rôle principal que respectent ces histoires que l’on adore, alors même qu’elles sont absurdes dans leur développement.

On le croyait parce que personne ne pensait à remettre en doute
 ce qu’il disait

Car le mythe n’est pas un discours neutre et nu. Même si ces personnages principaux sont extravagants, ils se construisent dans un univers qui, lui, est tout à fait crédible, avec des objets et des situations symboliques qui rappellent notre réalité. Les super-héros évoluent dans une réalité hors de notre temps, et pourtant au milieu d’un environnement qui est le nôtre, fait de buildings américains qui sont dans notre imaginaire, et de relations humaines qui nous rappellent nos codes sociaux. Nous nous y retrouvons et c’est un savoir partagé qui structure notre pensée. C’est la théorie dite structurale, davantage défendue par le spécialiste en culture grecque, Jean-Pierre Vernant, né en 1914 et décédé en 2007. L’analyse structurale, c’est assez difficile à expliquer, car les auteurs qui y sont affiliés, que ce soit Jacques Lacan ou Claude Lévi-Strauss, ne sont pas d’accord sur sa définition, ou même son effectivité. Mais ce fut pourtant un courant de pensée majeur dans les années soixante chez les philosophes, les historiens, les anthropologues et les linguistes. Disons simplement que pour la théorie structurale, au final, le mythe lui-même a moins d’importance dans son récit, qu’à travers ses liens avec les codes de notre culture. Cela n’a pas de sens de dire que le mythe est vraisemblable ou pas, comme s’il devait coller à la réalité pour être valide. Le mythe est d’abord ce qui active en nous des références qui vont structurer notre manière de penser le monde. En quelque sorte, c’est le collectif qui nous parle à travers ces histoires. Elles nous divertissent, elles produisent du merveilleux face à un monde terne et angoissant, mais elles organisent aussi une autre forme de savoir, parallèle à celui offert par la science et l’éducation académique. Les super-héros offrent un monde à la fois semblable au nôtre et différent, très détaillé, où se développent nos fantasmes et nos espoirs, nos contradictions et nos aspirations morales. Dit autrement, le monde des super-héros n’a pas besoin de vérification rationnelle. Nous le savons tous intuitivement. Pas besoin de se poser la question. Car il n’est rien d’autre qu’un monde parallèle où se jouent les enjeux de notre réalité avec des variations et des perspectives possibles, à la recherche du meilleur des mondes possibles. La mythologie est plus que jamais présente auprès de nous. 

Vous l’avez peut-être deviné, je suis un lecteur de comics. J’ai encore chez moi des Strange vieux d’un demi-siècle et il m’arrive de les feuilleter, relisant les aventures de Peter Parker, jeune New-yorkais plutôt loser, et celles d’un Daredevil dessiné par le célèbre Frank Miller. Je suis toujours étonné de l’impact qu’eurent ces BD sur moi, alors que les récits étaient largement censurés et expurgés de toute violence et hémoglobine, du fait de la loi de 1949 qui contrôlait les publications destinées à la jeunesse. Et alors même que ces héros étaient si loin de mon quotidien de petit Français. Je ne saurais le dire, au final, que confusément : ces super-héros appartiennent à ma culture et sont un trait d’union entre nous tous, Occidentaux angoissés par notre avenir. Je parcours ce numéro d’avril 1976 du comic Strange et je redécouvre l’épisode qui oppose les gentils (on n’échappe pas au manichéisme dans ces histoires) au méchant Thanos qui veut la mort d’une partie de l’humanité dans sa folle mégalomanie. N’est-ce pas quelque part l’expression métaphorique du malaise que provoque, dans nos esprits, la volonté des puissants de ce monde, armés de technologies militaires de plus en plus destructrices, à faire plier des peuples qui ne demandent que la paix ? Décidément je n’y échappe pas. J’ai voulu faire un pas de côté pour ne pas parler de l’actualité, et pourtant les mythes modernes m’y ramènent toujours…

Christophe Gallique

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