Littérature

Le grand épuisement
Justice climatique

Quel rôle peut-on jouer dans une catastrophe annoncée, celle du dérèglement climatique connu depuis 1990 ? Sans doute toutes les formes de message ont-elles été utilisées, depuis le film pessimiste ou optimiste (comme le doc « Demain » par Cyril Dion et Mélanie Laurent en 2015), jusqu’aux actions de désobéissances des jeunes générations qui refusent d’être complices. Mais cela semble si peu face au brouhaha et à la fureur des climato-sceptiques, dont le plus connu d’entre eux vient de revenir à la Maison-Blanche.

Nelly Pons est une jeune femme dynamique, intelligente et sans doute qu’elle se sentit fort à l’aise dans son époque. Jusqu’à ce qu’elle soit touchée par un épuisement total, physique et psychologique – ce que nous appelons burn-out. Et la voilà aux prises avec une descente en enfer qui durera deux ans et qui l’exclura du monde du travail. Reconnaissance d’une incapacité de travail par une administration qui est censée prendre soin de ses usagers, mais qui est une véritable violence pour les individus. Quel est le rapport avec le réchauffement climatique et l’épuisement du vivant ? Rien, me direz-vous, sauf un pont, une petite mise en parallèle qui va combattre un sentiment d’isolement face à ses contemporains : “la nature est épuisée tout comme moi“.

Certes ce livre n’est pas scientifique. Son écriture et sa mise en page ne recherchent pas la démonstration rationnelle. Elles sont travaillées pour raconter, partager l’intimité d’une souffrance, sans larmoiement. À la première lecture je me demandai : pourquoi et comment faire un parallèle entre la souffrance d’une personne et l’effondrement de la biodiversité ? Comparaison ne fait pas raison, dit l’adage. Mais qu’importe me répondrait l’autrice ! Son livre est juste là pour poser un vécu, des définitions (c’est toujours très instructif de se mettre d’accord sur le sens des mots) et à chacun de faire ce qu’il en désire. La lecture est rapide mais c’est ce qui la rend salvatrice : notre esprit est maintenu en haleine, balayant l’argument qu’on n’a pas le temps. Le temps est un trésor de plus en plus rare, vaut mieux ne pas le gâcher.

Le second ouvrage – vous pouvez les lire l’un après l’autre – est aussi un témoignage , mais d’un autre point de vue : celui d’un professionnel de l’environnement. Un avocat spécialiste du droit de l’environnement depuis vingt-cinq ans. Et son livre parle d’un autre aspect, sans doute aussi fréquent que l’épuisement : la dissonance ! Longtemps, même s’il défendait les droits de la nature, il voyagea et profita de tout ce que le monde moderne lui offrait. Il faisait partie de ce qu’on appelle les privilégiés. Mais il n’avait pas mauvaise conscience, puisqu’il participait à la solution ! Sauf que ça ne peut pas être le cas : le droit, tout comme les nouvelles technologies n’apporteront jamais les moyens de nous prémunir du réchauffement climatique, sauf à précipiter d’autres catastrophes ! 

La lecture est rapide mais c’est ce qui la rend salvatrice : notre esprit est maintenu en haleine, balayant l’argument qu’on n’a pas le temps

Ce livre est donc une réflexion sur la responsabilité individuelle ; que fais-je pour changer mes comportements, moi qui suis en pleine santé, dans une partie du monde qui ne souffre pas tant des modifications du climat ? Ai-je le droit d’avoir les bonnes idées et les réserver aux autres, à mes enfants ou mes cousins des antipodes ? Bien entendu la réponse est non !

Mais que faire dès lors ? C’est amusant sans être amusant. L’auteur, Sébastien Mabile, est un juriste. Son rôle et son livre passent par une collecte des faits. L’homme est sérieux et construit sa démonstration. Il évoque même la philosophie et un des premiers grands penseurs à avoir réfléchi à la question écologique, Hans Jonas avec Le Principe de responsabilité en 1979. Le philosophe allemand expliquait dès ce moment qu’un des plus grands ennemis de la cause sera toujours l’égoïsme humain : je peux très bien vouloir rationnellement ne pas me sacrifier pour les générations futures et préférer que ma vie soit un immense feu d’artifice (que tout explose ! Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ! disait un autre adage – décidément, le prêt-à-penser est très pratique). 

Face à cela, Sébastien Mabile se raconte mais pas seulement. Il explique comment il est sorti de cette fameuse dissonance, c’est-à-dire le décalage entre ce que je sais, ce que je pense, et la réalité de mes comportements, pour s’installer loin de Paris, en Camargue, l’un des lieux les plus exposés à la montée des mers ! Mais à un certain moment il faut savoir être contemplatif de la beauté du monde, pour en être un meilleur défenseur. Car il y a un peu de Marx en Sébastien Mabile. Certes vous pouvez vous en douter juste en lisant le sous-titre : Pour une nouvelle lutte des classes ; mais aussi parce que Marx était un homme engagé dans l’action et c’est ce qu’il soulignait avec la très célèbre onzième thèse sur Feuerbach : “Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer.” Lançons-nous dans l’aventure !

 

112 pages
Éditeur : Actes Sud
Parution : février 2025
ISBN : 978 233 009 6335

Voilà donc deux ouvrages très différents et que pourtant vous pouvez lire de manière croisée. La diversité a toujours été une richesse. Le témoignage, la plus sûre des mémoires. Lisez et gardez ces livres, car ensuite ils (qui seront ces « ils »?) ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas.

Rencontre avec Nelly Pons et Sébastien Mabile
le vendredi 7 mars à 18h30 par la librairie un point un trait

160 pages
Éditeur : Actes Sud
Parution : février 2025
ISBN : 978 233 019 7728

Christophe Gallique

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