“Nous sommes accoutumés à juger des grandes inventions par l’avantage qu’elles nous rapportent” ––– Ernst Jünger, Le Traité du sablier, 1954

Depuis juillet 2024, Le Comte de Monte-Cristo a réuni neuf millions de spectateurs dans les cinémas, faisant de lui un des films français les plus rentables. L’opus avec l’acteur Pierre Niney a été en partie tourné au château de Lavérune, près de Montpellier et dans les rues de Pézenas en octobre 2023. Mais derrière ces moments magiques se cacha une autre réalité un peu plus sombre : les figurants en costume d’époque durent se faire scanner, afin que leur image soit utilisée pour les scènes de foule. L’IA multiplie ainsi facilement les personnages, permettant aux sociétés de production de nettes économies, donc d’augmenter leurs bénéfices. Les figurants au cinéma vont devenir quantité négligeable et seules les têtes d’affiche garderont des rôles bien rémunérés. De plus en plus, les acteurs principaux joueront avec des fonds verts et le reste ne sera qu’animation en postproduction1, sauf si les syndicats peuvent établir un rapport de force avec les financiers pour la défense du métier.

Nous avons là un nouvel exemple de ce qui caractérise l’économie capitaliste : l’exploitation par quelques-uns du plus grand nombre, afin de gagner toujours plus d’argent. Cela se fait dans un double mouvement : la production capitaliste ne peut fonctionner que si elle offre un service de qualité à ses clients qui bénéficient du système ; et dans le même temps, elle aliène toujours plus ses travailleurs, c’est-à-dire que non seulement elle les exploite, mais elle modifie le rapport même au travail. L’aliénation du travailleur, qu’est-ce que c’est ? Pour bien comprendre cela, il faut revenir à l’analyse qu’en faisait Karl Marx en 1867 dans son célèbre livre Le Capital.

Avant de commencer, il faut rappeler que pour Marx, le travail est une des activités les plus nobles qui soient pour l’être humain : c’est ce qui nous permet de lutter contre la nature et de la transformer pour qu’elle réponde à nos besoins. Mais c’est aussi un formidable facteur de reconnaissance de soi-même : le travail libère et devrait rendre heureux l’être humain. Dès 1844, Marx expliquait que « Toute l’histoire de l’humanité peut se comprendre comme la production de l’homme par le travail humain. ». Son importance est donc centrale. Mais le travail spécifiquement en usine rend malheureux et humilie les individus, réduits à l’état de marchandise, offrant leur force de travail à un patron, c’est-à-dire leur capacité à travailler pendant un temps donné (jusqu’à quatorze heures par jour au xixe siècle et aujourd’hui en moyenne sept heures) contre un salaire qui n’a rien à voir avec leur qualité de travailleurs : si l’offre d’embauche est importante et le travailleur rare, il sera payé très cher ; si à l’inverse nous sommes dans une période de disette et de chômage élevé, le même ouvrier sera payé très peu. Et ce qui rend la relation au salaire si élastique, c’est que le travail est facilité par la machine : Marx l’identifie comme un des malheurs du travailleur. Avec l’apparition de la machine-outil, l’homme devient l’élément le plus fragile et le plus facilement remplaçable du système de production. La machine n’est jamais malade, ne fait jamais grève, et l’ouvrier devient un élément interchangeable dont le salaire n’est pas fixé par la qualité ou la difficulté d’un travail, mais par les lois du marché. Le seul moyen de pouvoir réguler ce rapport de force et ce système d’oppression, c’est, selon Karl Marx, la lutte syndicale et la grève. Il faut que les ouvriers s’organisent de manière à imposer aux patrons une rémunération décente.

Mais en 2024, faut-il considérer l’œuvre de Marx comme une Bible et lui comme un apôtre qui nous donnerait une vérité indépassable ? Pouvons-nous appliquer son raisonnement à la réalité de l’exploitation des artistes par l’IA ? La réponse peut nous être donnée par une philosophe française, Simone Weil (1909-1943), dans un texte de 1934, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale. La vraie grande idée de Marx, ce ne sont pas les considérations sur le futur de la révolution prolétarienne, mais son analyse des mécanismes de transformation de la société, avec un outil scientifique indéniable. Marx avait compris que la société évoluait du fait de « transformations matérielles ». Ce qu’on appelle le matérialisme historique : dans une société la tendance générale est à la stabilité des rapports de force. Il y a toujours eu et il y aura toujours des dominants et des dominés, et l’exploitation de l’homme par l’homme n’est finalement concurrencée que par l’exploitation de la nature par l’homme. L’histoire de l’humanité, c’est l’histoire des innovations technologiques qui ont permis à ces rapports de force d’évoluer : chaque fois qu’une grande invention a perturbé l’équilibre général de la société, celle-ci a vu émerger de nouvelles forces dominantes. La domination n’est pas simplement due à la volonté de quelques-uns de dominer les autres. C’est une dynamique de l’entreprise qui domine et qui doit évoluer pour garder cette dynamique. C’est une forme de loi de la jungle qui oblige à innover sans cesse pour améliorer ses performances. Simone Weil précise : « La véritable raison de l’exploitation des travailleurs, ce n’est pas le désir qu’auraient les capitalistes de jouir et de consommer, mais la nécessité d’agrandir l’entreprise le plus rapidement possible afin de la rendre plus puissante que ses concurrentes. » « Une amélioration de l’ordre social suppose […] une étude approfondie du mode de production, pour chercher à savoir ce qu’on peut en attendre du point de vue du rendement […] quelles formes d’organisation sociale sont compatibles avec lui, et enfin comment il peut être transformé. »2 Ce qu’aucun marxiste n’a fait, selon elle !

Que diraient donc les marxistes du numérique et de l’IA ? Est-ce une nouvelle forme d’exploitation, avec une augmentation exponentielle des bénéfices financiers au détriment du travail du comédien qui joue des petits rôles de figuration ? Est-ce que nous allons assister à une nouvelle forme d’aliénation, le comédien devant accepter des contrats de plus en plus précaires, avant de disparaître définitivement ? Faut-il réagir ? Est-ce que cela a encore du sens ? Et que peut-on espérer de la mise en place d’un rapport de force basé sur la grève ? Faut-il que les figurants aillent jusqu’à détruire les IA pour protéger leur emploi, un peu comme les artisans appelés les luddites qui, dans les années 1810 en Angleterre, voulaient détruire les machines à tisser des usines qui leur volaient leur travail ? Finalement nous nous retrouvons à un moment historique, celui d’un basculement ; mais nous sommes encore sur la ligne de crête et nous ne savons pas de quel côté le monde du cinéma va sauter ! Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’IA offre une innovation technologique qui va permettre de nouveaux rapports de domination et d’enrichissement. Elle est très peu connue du grand public, mais l’entreprise la plus riche du monde, au-delà de Apple et bien plus qu’un grand nombre de pays, c’est Nvidia – entreprise de semi-conducteurs pour l’IA3 – avec une capitalisation de plus de 3 milliards de dollars ! Nous avons donc avec cette innovation la source de richesses considérables et il est urgent de comprendre son rôle dans le monde de la création et de l’économie en général.

Pour répondre à cette question, il faut commencer par comprendre ce qu’est l’IA : il y a deux types d’IA, les générales et les génératives. Les générales sont des IA vouées à des tâches précises (jouer aux échecs ou au jeu de go, calculer un itinéraire grâce au GPS, etc.) et les génératives créent un contenu à partir d’un grand nombre de données fournies par des êtres humains. C’est une idée fausse de croire qu’elles produisent seules leurs contenus. Créer, pour l’IA, cela consiste surtout à combiner des milliards d’informations données par des informaticiens partout dans le monde. L’exemple le plus célèbre, ChatGPT, est ainsi « entraîné » par des êtres humains à ne pas fournir des réponses sexistes ou racistes à ses utilisateurs. Il est en effet logique que l’IA n’accorde pas de valeur éthique à ses réponses. Elle a besoin pour cela de la modération d’un esprit humain. Et déjà nous avons un premier signe d’exploitation capitaliste : les logiciels sont les propriétés de grandes entreprises du numérique occidentales, américaines ou chinoises. Mais elles utilisent des « petites mains » vénézuéliennes et kényanes pour alimenter leur IA et analyser des cartes ou des photos afin de transformer les obstacles potentiels pour des voitures autonomes en données informatiques. (Vous avez déjà tous constaté que certains sites utilisaient ce genre de photo de route pour vérifier que l’utilisateur est un être humain. Un bot n’est pas capable de reconnaître « seul » un train, une voiture ou même un arbre sur une photo. Ce sont les fameux captcha utilisés de plus en plus.) C’est là que le point est le plus important pour notre propos : à qui appartiennent ces données récoltées par des êtres humains ? Au logiciel lui-même ? Impossible, ce n’est pas une personne réelle ni morale. Juridiquement rien ne lui appartient. À l’entreprise qui gère l’IA ? Meta, en juin 2024, a déclaré par exemple que les données des personnes inscrites sur Facebook et Instagram pouvaient être utilisées par l’IA en l’absence de refus explicite (il fallait pour cela remplir un formulaire très compliqué à retrouver dans les paramètres). Un collectif d’artistes s’y est opposé et Meta a dû faire machine arrière. Le New York Times a porté plainte contre OpenAI en septembre 2023 et en mai 2024, Scarlett Johansson a accusé la même entreprise d’avoir volé sa voix et, le même mois, l’Union européenne se dotait d’un règlement précis : l’Artificial Intelligence Act4. Donc un mouvement est en marche, mais il ne faut pas être naïf : si les grands organismes et les artistes les plus riches, les plus en vue, sauront toujours se défendre à l’aide de leurs avocats, ce ne sera pas le cas des petits, ceux qui vivent dignement de leur art et qui vont voir leurs conditions de travail évoluer. L’enjeu est celui de la propriété de son image et de ses œuvres, car l’IA deviendra de plus en plus puissante.

Bien au contraire, l’émergence de l’IA bouleverse profondément notre relation à l’existence 

Les comédiens vont peu à peu être remplacés ou marginalisés, nous sommes donc en pleine transition vers un autre mode de production. Qu’est-ce que cela donnera ? Il est en fait impossible de le prédire. Il n’y a pas de philosophes pour avoir réfléchi au cours des derniers 2 600 ans sur le droit de chacun à posséder son image réduite en données numériques. Les réponses juridiques se portent aujourd’hui sur d’autres questions : le respect de la propriété intellectuelle de l’œuvre des esprits ; sur le risque de discriminations avec des algorithmes favorisant tel ou tel groupe genré, telle ou telle couleur de peau ; et – the last but not the least – la prévention face aux vulnérabilités des personnes qui conversent avec l’IA générative (par exemple un enfant qui se verrait confronté à de la pornographie ou des propos racistes). Mais il n’y a rien sur la transformation des métiers liée de manière sans doute irréversible au développement des IA, sauf en termes de projection économique. Il n’y a pas de réflexion ontologique sur notre rapport à l’IA. Peut-être faut-il citer Heidegger, dans Introduction à la recherche phénoménologique(1924) sur la question du souci : « L’être préoccupé par quelque chose donne à voir ce quelque chose comme ce dont le souci se préoccupe spécifiquement. » C’est-à-dire que l’émergence de l’IA générative nous donne à penser une réalité si nouvelle, que notre souci ne doit pas reprendre les modèles antérieurs pour comprendre les vrais enjeux. Il faut y réfléchir spécifiquement. Mais le souci ce n’est pas uniquement une réponse face à un problème qui ne modifierait rien à notre vie, à notre être profond. Bien au contraire, l’émergence de l’IA bouleverse profondément notre relation à l’existence ; et si nous avons l’avantage de lire des romans de science-fiction qui décrivent très bien ce que pourrait être le futur avec ces IA (souvent sous forme de dystopies), il n’y a pas encore eu de grands penseurs pour y réfléchir avec sérieux. La difficulté pour penser l’IA et nos relations au monde qui vont nécessairement changer tient à une inertie : nous voulons sans cesse penser avec des catégories déjà existantes. Nous avons peur que l’IA finisse non seulement par remplacer l’homme dans son job, mais que cette IA prenne aussi « conscience » que nous, les êtres humains, nous pouvons être remplacés tout court. Le syndrome de Frankenstein, ce médecin qui avait créé une « chose », un monstre vivant rejeté par les hommes, joue son plein avec les peurs et les fantasmes autour de l’IA.

Mais ces peurs ne doivent pas éclipser le vrai problème qui existe finalement depuis le début de l’histoire de l’humanité : quelques-uns ont un nouvel outil et cela leur permet de gagner beaucoup d’argent (en l’occurrence ici, il s’agit des producteurs de cinéma), et face à eux, seul un rapport de force permettra de réguler cette transition technologique qui se fera quoiqu’il se passe. Regardons ce qui se passe à Hollywood, soyons attentifs aux mouvements de grèves des comédiens, des scénaristes : au pays du capitalisme le plus débridé nous voyons les prémices d’une lutte pour le respect des droits à l’image. Un paradoxe ? Non. Marx fonda en 1864 l’Association internationale des travailleurs (plus connue sous le nom de Première Internationale) à Londres, épicentre du capitalisme industriel, car c’était là que la dynamique était la plus forte. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

Christophe Gallique

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